Festival Lumière 2021 : The Awful Truth (Cette sacrée vérité, 1937) de Leo McCarey

Critique du film The Awful Truth (Cette sacrée vérité, 1937) de Leo McCarey

Dans la sélection « Classics » du festival Lumière 2021, consacrée à des films de patrimoine plus ou moins rares mais pas forcément reconnus à leur juste valeur, le genre de la comédie hollywoodienne était représenté par The Awful Truth (Cette sacrée vérité, 1937) de Leo McCarey. Mettant en scène Cary Grant, star masculine de l’époque largement passée à la postérité, et Irene Dunne, actrice et chanteuse très recommandable mais beaucoup moins célébrée de nos jours, le film de McCarey est une screwball comedy – appellation qu’on pourrait traduire par comédie loufoque ou farfelue – typique des années 30, qui reste cependant très accessible pour des spectateurs d’aujourd’hui.

Cary Grant et Irene Dunne dans The Awful Truth

Par rapport aux œuvres les plus marquantes de la screwball comedy, genre qui repose souvent sur une rythmique soutenue et des interprétations excentriques, The Awful Truth est relativement sobre et modéré dans ses effets et son déroulé scénaristique. Le film ne s’appuie pas sur la rapidité de débit des dialogues comme dans Twentieth Century (Train de luxe, 1934), l’un des premiers classiques de la screwball où Howard Hawks révélait l’énergie de Carole Lombard face aux pitreries incontrôlables de John Barrymore. McCarey ne cherche pas non plus à évoquer une lutte des classes ou à creuser une réflexion politique comme l’a fait Frank Capra dès It Happened One Night (New York-Miami, 1934), classique des classiques du genre, où l’héritière jouée par Claudette Colbert s’éprend d’un journaliste sans le sou incarné par Clark Gable. The Awful Truth repose ainsi sur une base comique et dramatique a priori beaucoup moins consciente des problématiques sociales et aussi moins radicale formellement. 

La relation orageuse entre l’actrice Lily Garland (Carole Lombard) et le metteur en scène Oscar Jaffe (John Barrymore) dans Twentieth Century (1934), film réalisé par Howard Hawks

McCarey s’intéresse ici au couple et à l’institution du mariage dans un milieu bourgeois hypocrite et sinistre, où la vitalité passe par l’attitude délurée et joueuse des deux protagonistes. Dès l’ouverture du film, le constat est clair : Jerry n’est pas tout à fait honnête sur ses occupations auprès de sa femme Lucy, qui le lui rend bien, mais ce n’est pas pour autant que le couple ne s’aime pas et que leur relation est foncièrement menacée. C’est l’entourage du couple, ne cessant de faire des remarques accusatrices, qui le pousse au divorce. L’enjeu du récit est alors évident : Jerry et Lucy doivent se rendre compte qu’ils veulent continuer leurs vies ensemble, il faut simplement qu’ils puissent arriver à cette conclusion.

Irene Dunne dans The Awful Truth

Ce qui nous pousse à suivre le film malgré son postulat programmatique, c’est bien sûr l’avalanche de péripéties de plus en plus absurdes qui, perversement, reposent surtout sur l’humiliation sociale d’un membre du couple par l’autre. La structure du film est épisodique, annonçant celle de nombreuses sitcoms familiales. Les scènes se déroulent en intérieur, et évoluent au fil des ouvertures et fermetures de portes, et donc des entrées et sorties successives des personnages. Certains ressorts comiques sont même ouvertement vaudevillesques, les vraies-fausses révélations adultérines s’enchaînant. Elles sont d’ailleurs rendues plus savoureuses par le puritanisme étasunien de l’époque et le manque de liberté de ton des films soumis à des règles d’autocensure, dictées par le fameux Code Hays.

Ralph Bellamy, Cary Grant et Irene Dunne dans The Awful Truth

L’écriture s’amuse du contraste entre l’absence de dignité morale des personnages, qui passent leur temps à juger et critiquer autrui, et la rigidité grotesque de la bienséance qui règle toutes les transactions sociales de la bourgeoisie. Le film ne cesse de jouer sur le fossé qui sépare ce que pensent les individus de ce qu’ils disent, dévoilant ainsi par le dialogue et l’expressivité des comédiens la codification normative propre au milieu dépeint. La seule vérité à l’œuvre est ici celle du lien entre Jerry et Lucy. C’est lorsqu’ils ne forment plus un couple que la particularité de l’affection et de la connivence entre eux est mise au jour. Une drôlerie purement ludique émane des interactions entre Grant et Dunne, et cette dimension de jeu est distincte dans son fondement des réelles cruauté et suspicion qui empêchent toute autre relation dans l’univers du film.

Cary Grant, Irene Dunne et Ralph Bellamy dans The Awful Truth

The Awful Truth porte une idée finalement lumineuse du couple, basée sur une compréhension mutuelle dénuée d’artifices. Même s’ils se mentent, Jerry et Lucy savent tout l’un de l’autre, et même séparés, légalement et spatialement, les anciens époux sont réunis par leur étrange similitude. Le retournement qui a lieu aux deux tiers du film – Jerry cesse de troubler les relations de Lucy, et cette dernière entreprend alors d’empêcher l’homme dont elle voulait divorcer de se remarier – achève d’égaliser les protagonistes, là où l’on est plutôt habitué à ce que l’un des personnages mène la danse tout du long dans ce genre de récit visant une mise en couple ou des retrouvailles.

Irene Dunne dans The Awful Truth

Dans My Man Godfrey (Mon homme Godfrey, 1936), petit chef-d’œuvre de screwball à la fois sociale et romantique réalisé par Gregory La Cava, c’est Irene, redoutablement incarnée par Carole Lombard, qui poursuit son majordome Godfrey, joué par William Powell, jusqu’à le contraindre au mariage. Dans Mr. & Mrs. Smith (Joies matrimoniales,1941), film où Hitchcock s’essayait à la screwball encore une fois pour mettre en scène Lombard, c’est le mari qui s’épuise à tenter de reconquérir sa femme qui sur un malentendu l’a brutalement quitté. McCarey est plus proche ici du Lubitsch de Bluebeard’s Eighth Wife (La Huitième Femme de Barbe-Bleue, 1938), comédie sophistiquée avec Claudette Colbert et Gary Cooper qui n’entre pas forcément dans le cadre de la screwball, puisque davantage réflexive et amère jusque dans son ton sur la notion de mariage, et notamment les rapports monétaires qu’elle suppose.

Irene (Carole Lombard) tente d’attirer l’attention de Godfrey (William Powell) dans My Man Godfrey (1936) de Gregory La Cava

L’égalitarisme entre les membres du couple dans The Awful Truth apporte en tout cas un contrepoint bienvenu à l’ambiguïté du traitement de la position sociale des femmes – visible notamment à travers la corrélation qui semble tissée entre fidélité et respectabilité – qui n’est pas forcément habituelle dans la screwball comedy, le genre pouvant se révéler ouvertement progressiste. La complexité des rapports amoureux et maritaux entre un homme et une femme joués par Dunne et Grant sera d’ailleurs explorée avec plus de malice dans My Favorite Wife (Mon épouse favorite, 1940), comédie qui devait être également réalisée par McCarey, avant qu’il ne cède sa place à Garson Kanin et se contente de la produire. My Favorite Wife pousse les curseurs de l’absurdité et est sûrement beaucoup plus proche de l’idée qu’on se ferait d’une comédie farfelue ancrée dans son époque. Pourtant, la maîtrise du mouvement du film de Kanin le rend également plus satisfaisant cinématographiquement que The Awful Truth, là où il est peut-être plus dispersé du pur point de vue de l’écriture.

Irene Dunne et Cary Grant de nouveau réunis dans My Favorite Wife (1940), réalisé par Garson Kanin

The Awful Truth est une comédie qui semble pensée pour être vue en public : l’usage des silences entre les répliques et la réalisation frontalement théâtrale de McCarey permettent de suivre l’action sans manquer un seul effet malgré les rires de l’audience. Une fois que l’on connaît les ressorts et enchaînements comiques, le film perd donc de sa consistance et de son intérêt, malgré quelques moments mémorables dont un final reposant sur une porte qui ne veut pas rester close, où la mise en scène prend véritablement corps. McCarey ne proposant ni une dynamique effrénée à la Preston Sturges, qui entraînerait irrésistiblement le spectateur, ni un relief stylistique digne de Frank Capra, qui permettrait de nous accrocher émotionnellement, il n’accouche que d’une comédie résolument efficace à laquelle il manque l’étincelle artistique qui l’aurait rendue plus vibrante. Heureusement, The Awful Truth bénéficie grandement de son duo d’acteurs très impliqué, dont on ne peut que célébrer le répertoire comique et qui se complète parfaitement, apportant une certaine vraisemblance à cette drôle d’histoire de couple.

Jerry (Cary Grant) et Lucy (Irene Dunne) hésitant à se retrouver dans The Awful Truth

NB : Bien que le texte en question n’ait pas été utilisé pour rédiger cette critique, on a fait remarquer à l’auteur que le propos résonnait avec le livre À la recherche du bonheur : Hollywood et la comédie du remariage du philosophe étasunien Stanley Cavell, édité en France chez Vrin, et dont un chapitre est consacré à The Awful Truth.

Crédits illustrations : images tirées de The Awful Truth, un film Columbia Pictures, distribué par Park Circus France en ressortie ; image tirée de Twentieth Century, un film Columbia Pictures non distribué en France ; image tirée de My Man Godfrey, un film Universal Pictures distribué par Universal Pictures France en ressortie, et par Warner Bros. Home Entertainment France et Wild Side Video en DVD ; image tirée de My Favorite Wife, un film RKO Radio Pictures distribué en DVD par Warner Bros. Home Entertainment France

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