Aya : portrait vivifiant d’une humanité délaissée

Critique du film Aya (2021, Simon Coulibaly Gillard)

Aya est un film qui surprend au départ par l’inadéquation entre sa forme et sa nature. Nous sommes ainsi devant une fiction – dans la mesure où les figures à l’écran sont des personnages distincts des individualités les interprétant – qui fonctionne comme un documentaire à la volonté quasi-ethnographique. L’absence d’une véritable dramaturgie, à laquelle on préfère une succession de moments qui densifient progressivement les personnages et leur univers, achève de donner cette impression. L’organicité atteinte par le réalisateur Simon Coulibaly Gillard dans cette coproduction franco-belge est telle qu’elle crée l’illusion d’instants « pris sur le vif » tout en rappelant que l’esthétique documentaire relève d’un travail de mise en scène aussi précis que celui à l’œuvre dans une création dite fictionnelle. Il faut dire que le film traite d’un sujet particulièrement préoccupant de notre époque, favorisant cette sensation d’être face à du réel : la migration imposée par le changement climatique aux « populations du Sud », déjà défavorisées dans le rapport de force économique découlant de la mondialisation.

Aya a une dimension de « film de passage à l’âge adulte », suivant sa protagoniste jouée par Marie-Josée Kokora dans ses moindres déplacements et dans les moments de changement discret qui marquent sa vie.

Le film se déroule sur la presqu’île de Lahou en Côte d’Ivoire, et suit le quotidien de la jeune femme qui donne son nom au long-métrage. Aya vit avec sa mère et son petit frère en bas âge dans une certaine précarité, le village qu’elles habitent se vidant progressivement tandis que la mer se rapproche dangereusement. On comprend rapidement que la famille se remet du deuil récent du père, dont la tombe doit, au cours du film, être exhumée pour être déplacée, le cimetière risquant d’être submergé à tout moment. Aya, pourtant, paraît totalement insouciante et suit le cours de sa vie humble avec joie, malgré l’inquiétude croissante de sa mère, au caractère rigide et parfois sévère. Il faut attendre la dernière partie du film, lorsqu’Aya sort du déni et comprend qu’elle va devoir partir, pour la voir plus mélancolique et affectée même si elle garde une certaine force tranquille.

Les rares véritables moments de dialogues servent de pivots au parcours d’Aya, notamment lorsque sa mère la met en garde par rapport à sa future vie en ville.

Si le réalisateur semble clairement inspiré par le travail documentaire dans sa construction narrative relâchée, qui lui permet de disséminer de nombreuses scènes captant simplement la vie et les mœurs du village, il n’en délaisse pas moins la recherche plastique. La photographie et le montage sont ainsi extrêmement soignés, donnant au film sa véritable substance et justifiant d’étendre un propos limpide sur une durée de 90 minutes. Le cinéaste se concentre régulièrement sur les éléments – l’eau, le sable, le reflet de la lune dans la mer -, comme une manière d’évoquer à la fois l’importance de leur environnement pour ces personnes qui n’ont toujours connu que lui, et la menace palpable qui les oblige à partir. 

Ailleurs, le film invoque sa nature de portrait en suivant Aya lors de longs plans majestueux à la faible profondeur de champ, où elle parcourt sa terre lentement, dans ce qui ressemble de plus en plus à une errance existentielle. La conception de la piste sonore, qui évite parfois le naturalisme en détachant l’enregistrement en direct du plan qui lui correspond, ou en utilisant fondus et silences, permet également de se focaliser sur l’intériorité indicible de la protagoniste.

Le travail esthétique du film renforce à la fois sa dimension de fiction très construite et pensée, et son impressionnante apparence de captation directe d’existences qui nous sont lointaines.


Sans toutefois complètement échapper aux impératifs malheureux dictés par son mode de production – le film aurait mérité d’être resserré pour gagner en efficacité et en force d’évocation -, Simon Coulibaly Gillard réalise ici un film délicat et tendre qui laisse beaucoup de place à ses personnages pour exprimer leur humanité nuancée. On aurait pu tomber dans la complainte face aux injustices impitoyables perpétuées par la situation climatique, voire dans l’exposé indécent, subventionné par des instances de production européennes pour montrer à l’élite culturelle locale comment tentent de survivre les pauvres gens dans des contrées très éloignées. Par le regard entraîné en quête d’une certaine beauté de son réalisateur, la grande justesse et l’énergie de ses personnages, Aya parvient à devenir quelque chose d’autre : une captation dénuée d’artifices d’existences certes menacées de disparaître, mais qui continuent d’avancer, tissant peu à peu une ode à la résistance qui nous dirait que tant qu’il y a du sens à vivre, il reste de l’espoir.

Crédits photos : Michigan Films, KIDAM, Association ACID

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