Etat des lieux du cinéma d’horreur contemporain, partie 1/3 : Le Monstre

Profitons de la sortie imminente du très attendu Halloween de David Gordon Green, dont le producteur et compositeur n’est autre que John Carpenter lui-même, pour revenir sur le cinéma d’horreur contemporain, et notamment sur les films de ces 2 dernières années. Quelle heureuse nouvelle que de voir le film de genre retrouver les faveurs du public, et du même coup être l’objet d’autant d’inspirations à des réalisateurs aux univers pourtant si divers ! Ces dernières années ont été celles de l’émergence et de la popularisation de jeunes cinéastes, voire de la renaissance de grands noms, grâce à ce type de films bien particulier. C’est ainsi qu’on a pu admirer Conjuring (2013) de James Wan, Mister Babadook (2014) de Jennifer Kent, It Follows (2015) de David Robert Mitchell, ou bien The Strangers (2016) de Na Hong-Jin. Aujourd’hui, le cinéma d’horreur est plus protéiforme que jamais, aussi bien médium populaire du gros blockbuster américain que terrain de chasse privilégié de jeunes sociétés de productions indépendantes. On se réjouit de voir comment chacun à sa manière trouve son inspiration dans ce type de films, tentant d’atteindre directement le spectateur aux tripes. Certains cinéastes renouent avec le classique du film de monstre, que celui-ci soit fait d’effets numériques ou d’un simple hors-champ. D’autres s’essayent au thriller, du point de vue du traqueur ou du traqué, tandis que les derniers manipulent le genre pour en aborder d’autres, ou s’en servent pour divulguer un véritable propos politique. C’est la variété des supports qui explique le succès de ces films parvenant à se renouveler et effrayer encore le public par de nouvelles trouvailles de mise en scène.

Et rien de mieux pour débuter cette rubrique sur l’horreur contemporaine que d’interroger la figure originelle de ce cinéma : le monstre. Je vous renvoie tout d’abord à l’un de nos précédents articles sur le visage du monstre dans le cinéma de Guillermo del Toro. Inutile ainsi de revenir sur le déjà très célèbre La forme de l’eau, oscar (non mérité à mon humble avis) du meilleur film en 2018. Plus qu’une figure de l’horreur, le monstre est aux origines même de l’art cinématographique. De même que le cinéma, le monstre se définit par l’hybridité et l’étrangeté. Et tout comme le plus célèbre d’entre eux, le vampire, le cinéma est l’art en tension entre la vie et la mort, entre le mouvement et l’action figée, entre lumière et obscurité (apparition et disparition). Monstre et cinéma se côtoient depuis plus de 100 ans, du célèbre Frankenstein, au mort-vivant de Romero, en passant par la chose venue d’ailleurs. Mais qu’en est-il de sa représentation dans les productions de ces dernières années ?

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Quand Ridley Scott donne vie à Alien en 1979, tout droit sorti de la folle imagination de Dan O’Bannon, les foules hurlent. Chaque plan donne la chair de poule en évitant l’écueil de la monstration. Ce qui fait peur, ce sont les longs travellings dans le sombre vaisseau déserté, les plans extérieurs de la mécanique rouillée de l’appareil, les regards effrayés des personnages. Mais le mythe n’est devenu que grossièreté. Tout dans Alien Covenant est exposé à l’excès : en abusant d’effets numériques, le légendaire cinéaste anglais empêche toute réelle implication du spectateur, donc toute peur véritable. Malheureusement Ridley Scott poursuit les origines du monstre entamées dans Prometheus, faisant de celui-ci un simple ajout numérique dans une image artificielle où tout semble épuré. Tout mystère est anéanti et ce dès le projet de base. Il s’agit d’un film à propos de création, or l’alien original n’était que destruction. Ici on apprend que son créateur est tout aussi artificiel que sa forme numérique : un robot dont la fade et narcissique interprétation par Michael Fassbender, jouant face à lui-même (et oui), laisse trop à désirer. L’autre grand problème du film de monstre hollywoodien, c’est son absence d’originalité et son conformisme aux codes du cinéma grand public, dont La Momie d’Alex Kurtzman est sans doute la meilleure incarnation, où le seul véritable monstre est peut-être un Tom Cruise vieilli mais virevoltant. Les rares moments où le film trouve son intérêt ne sont ainsi pas ceux où la momie (bien trop belle et attirante) fait son apparition, mais ceux où le montage fait de l’espace un danger dans les scènes où l’acteur de Top Gun se débat avec son esprit. Si la scène du crash d’avion, reposant sur un mécanisme de hors-champ et de montée en tension peu original mais très efficace, fonctionne, ici l’effroi n’émane pas de la momie. Ainsi, le mauvais film d’horreur croit devoir tout montrer, mais cet abus de monstration et d’effets numériques suscite davantage le rire que l’angoisse. Et ce en quoi Jurassic World : Fallen Kingdom de Juan Antonio Bayona brille, c’est justement dans cette manière de faire concorder l’extravagance du dinosaure, monstruosité à laquelle on s’est habituée, à l’espace restreint du manoir, lieu privilégie du monstre fantomatique. Et ça n’est pas étonnant que ce film vienne du même réalisateur que L’orphelinat et Quelques minutes après minuit.

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Mon monstre cinématographique fétiche reste encore le mort-vivant. En 2017 est sorti Orgueil et préjugés et zombies de Burr Steers. Alors qu’on pleure encore le départ du grand George A. Romero, on constate que le monstre qu’il a inventé 50 ans plus tôt, dont il faisait un usage politique, est avant tout source de comique. Le film n’est pas déplaisant, bien que l’accumulation de personnages agaçants et de scènes grotesques épuisent. Mais ce qui attriste c’est que le film de zombie-comique devient une récurrence, faisant disparaître toute crédibilité au monstre effrayant qu’il est. Alors qu’est devenu le monstre au cinéma ? Le monstre le plus commun est peut-être au fond le cinéaste-cinéphile, gavé de références recrachées sur un écran au point d’en arriver au grotesque. Dans le dernier Rob Zombie, 31, dans lequel toute son hystérie frappe encore, le réalisateur dévoile un des aspects du cinéma de notre temps. Lorsque l’un des tueurs répond au téléphone alors qu’il sodomise une femme d’une manière quasi-sanguinaire, il contemple le vieux Nosferatu de Murnau jaillir de l’ombre d’un couloir. Ce sombre couloir est le véritable monstre effrayant sans lequel le vampire ne saurait être un tel objet de terreur, puisque c’est le hors-champ le plus grand outil du film d’horreur, et il semble de plus en plus délaissé.

Mais le monstre n’est pas mort pour autant, et le numérique ne crée pas nécessairement une artificialité de l’image. Le retour de M. Night Shyamalan avec le réjouissant Split en est un parfait contre-exemple en se situant du point de vue du monstre, de la même manière dont il se situait du point de vue du héros dans Incassable. Ici l’horreur est effacée par le masque de la banalité, de la fragilité d’une femme ou de l’innocence d’un enfant de 9 ans. La monstruosité du schizophrène interprété par James McAvoy se dissimule sous des visages communs, avant sa révélation finale et spectaculaire. L’usage des effets spéciaux se fait alors tout en finesse. De la même manière The Last Girl de Colm McCarthy nous prouve qu’il encore possible de trouver un usage pertinent du mort-vivant. Ici le zombie n’est plus ce monstre fatigué dont on s’est lassé avec The Walking Dead. Le film trouve son intérêt dans cette nouvelle mutation de l’homme. La comparaison entre les intérieurs sombres et claustrophobiques de cette école de jeunes zombies, et les extérieurs sauvages et désertés d’espaces urbains, permet une mise en scène intéressante pour un film post-apocalyptique efficace. D’ailleurs le film de zombie semble resurgir jusque dans le cinéma à petit budget européen, tel La nuit a dévoré le monde du français Dominique Rocher, qui use d’un étonnant Paris post-apocalyptique pour révéler certaines mécaniques d’un quotidien répétitif jusqu’à l’absurde, où la folie devient un plus grand danger que le zombie qui zone dans les rues. Mais le vrai choc de ce genre de l’horreur reste le très angoissant Les affamés, film québécois de Robin Aubert qui laisse le silence et le vide des cadres dominer tout son film, transformant le zombie non pas en une présence envahissante, mais en une absence omnipotente.

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Enfin, mon coup de cœur de l’année sera la fable poétique brésilienne de Juliana Rojas et Marco Dutra. Les Bonnes manières, ce film hybride, drame à la fois politique, musical et familial, axé sur la figure du loup-garou, est une merveille de lyrisme, portée notamment par la photographie de Rui Poças (chef opérateur de Miguel Gomes) déréalisant un Brésil marqué par les distinctions sociales. Sans emprunter la voie du film d’horreur, le film alterne avec brio entre le format du conte (proche de l’univers des premiers Disney, tout en nouant avec la tradition des chants et de l’oralité du pays), et les jeux du code de genre. C’est le cas dans une scène de centre commercial parfaitement découpée, révélant une certaine horreur de notre société sous le regard de l’enfance.

 

Crédits photosSplit (Universal Pictures), Alien: covenant (20th Century Fox), Les Affamés (Les Films Séville), Les bonnes manières (Imovision)

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