The Horror de Get Well Soon : trouver une voie pour sortir du cauchemar

Critique de l’album The Horror (2018) de Get Well Soon

Il y a des artistes qui vous accompagnent au fil de votre vie par leurs œuvres, et dont vous seul semblez vous préoccuper. Konstantin Gropper est probablement l’un des musiciens contemporains dont les disques sont les plus chers à mon cœur, et c’est frustrant de voir chacune de ses sorties tenue confidentielle par une industrie toujours plus redoutable. Sorti en plein mois de juin dernier, au milieu des nouvelles offrandes d’artistes comme Kanye West, Drake, Father John Misty, Gorillaz, Nine Inch Nails ou encore Ghost, son cinquième disque sous le nom Get Well Soon, intitulé The Horror, n’a pas échappé à la règle. Si je n’étais pas tombé par hasard sur la page iTunes du single “Martyrs”, je n’aurais peut-être même pas été au courant. Il faut dire que même si le temps s’est écoulé depuis la sortie du fabuleux Love en janvier 2016, la musique de Gropper m’a tant accompagné que je ne rêvais pas d’entendre si tôt de nouvelles compositions. Par ailleurs, passée la bonne surprise d’un nouvel album imminent, il n’était pas aberrant de se demander si Gropper pouvait encore tenir la distance longtemps…

Si je me souviens bien, je pense m’être vraiment penché sur le travail de cet allemand surdoué après avoir entendu sur une compil’ des Inrocks le crescendo inoubliable de “You Cannot Cast Out the Demons (You Might as Well Dance)”, morceau de clôture surpuissant de The Scarlet Beast O’Seven Heads, troisième album sorti en 2012. L’intégralité de cet opus ô combien dynamique et évocateur finit par me conquérir. Je le tiens d’ailleurs à ce jour comme l’œuvre la plus aboutie de Gropper, mêlant les enseignements savants d’une certaine chanson orchestrale à des préoccupations très actuelles, et réussissant à trouver l’équilibre entre accessibilité et exigence. Je revins plus tard sur les premières réalisations de Gropper, préférant le lyrisme échevelé et la noirceur jusqu’au-boutiste de Rest Now, Weary Head! You Will Get Well Soon, son premier album, aux terres plus arides de Vexations, son second, avant de laisser sa discographie de côté quelques temps. Sorti deux ans après une série de trois EPs où Gropper expérimentait avec des influences indie rock et des ambiances plus abstraites, et s’essayait à l’exercice de la reprise, Love fut l’occasion de replonger dans cette œuvre fascinante. Amenant sa vision du monde aussi romantique que pessimiste à un nouveau niveau de maturité et de finesse, Gropper réussissait alors à apporter une réelle sensibilité pop à l’élégance de ses compositions.

Présenté comme un contrepoint thématique et musical à Love, The Horror pouvait franchement partir dans n’importe quelle direction. Gropper avait fait son disque fougueux de jeunesse avec Rest Now, Weary Head!, il avait cherché à rendre son approche plus subtile avec Vexations, il avait mené son art vers une quasi-perfection avec The Scarlet Beast, puis était parvenu à le transcender pour mieux s’ouvrir au monde sur Love, que lui restait-t-il encore à prouver ? The Horror tente de répondre à cette question en prenant la forme du disque le plus aventureux, mais également le plus froid en apparence de Get Well Soon. On est bien ici devant une évocation des peurs profondes et intimes que chacun peut ressentir actuellement, alors que nous évoluons dans un climat social et politique inquiétant, quand il n’est pas complètement absurde. Gropper ne laisse d’ailleurs quasiment jamais rentrer la lumière dans ce nouveau diamant noir qui m’a demandé beaucoup de patience pour parvenir à le décoder réellement. L’overdose de références citées dans la présentation officielle de l’album pouvait laisser songeur quant à un hypothétique manque de cohérence, ou un trop-plein d’ambition, mais il s’agit probablement au contraire de l’expérience la plus unifiée que Gropper ait proposé jusque-là, nous plongeant dans une glaçante mélancolie du début à la fin.

Curieusement titré “Future Ruins Pt. 2”, sans qu’on n’ait jamais eu vent d’une première partie, le morceau d’ouverture du disque est une surprenante introduction de 6 minutes, ne faisant pas usage d’une structure traditionnelle. Sombre, imprévisible, portée en partie par les vocalises mystérieuses de l’auteure-compositrice tunisienne Ghalia Benali, cette entrée en matière met en place l’atmosphère du disque et sa tapisserie orchestrale sans la moindre grandiloquence. Gropper ne se fait entendre que le temps de quelques paroles relativement vagues, implorant un architecte de penser aux futures ruines au moment de l’esquisse, puis appelant à une réparation urgente. La chanson-titre, qui suit, constitue la première pierre de la mosaïque cauchemardesque de peur et de décrépitude que construisent les mots de Gropper.

These ramshackle walls
They rot and rot
We slide from the knolls
Our safe distant spot
The horror comes to life

C’est un morceau lent et austère, mais dont la progression gagne en évidence au fil des écoutes, s’achevant sur une cacophonie de cuivres et de guitare du plus bel effet. “Martyrs” reste probablement la chanson la plus immédiate de l’ensemble. Elle brille notamment par le contraste minutieux entre ses couplets, où l’étonnante voix de tête de Gropper décrit des tortures et condamnations arbitraires, et ses refrains portés par une ligne de basse imparable et ornementés de cuivres. Le final du morceau, reprise instrumentale du refrain agrémentée de ce qui semble être une flûte, est l’un de ces instants de grâce auxquels le compositeur nous a habitués, gagnant en épaisseur à chaque fois qu’on y retourne.

Si ces trois morceaux envoyés en éclaireurs marquent par leur immédiateté ou leur étrangeté, ils nous habituent surtout à l’ambiance pesante, aux arrangements étonnamment minimalistes et à la production aérienne du reste de l’album. Les trois chansons intitulées “Nightmare”, logiquement inspirées par les cauchemars de leur auteur, sont les évocations les plus directes d’une certaine horreur qu’on trouve sur l’album. La première, sous-titrée “Collapse” traite de la peur de nouveaux bombardements avec l’angoisse de savoir qu’on pourrait bien perdre tout ce qu’on a construit, qui s’avère doublée d’une certaine conscience de la vanité de l’individualisme.

It keeps eating through
Like ants through timberwork
The car, my records too
All our hard work
All our hard luck

Le solo de saxophone psychédélique qui mène au second refrain est une autre touche expérimentale fonctionnant à plein régime. Le morceau sous-titré “Dinner at Carinhall” imagine sur une instrumentation presque sautillante l’atmosphère de la maison de campagne de Hermann Göring, membre éminent du NSDAP et du gouvernement du Troisième Reich. Enfin, “Strangled” semble se concentrer de manière plus abstraite sur l’inéluctabilité de la mort, et le risque tenace de se retrouver impuissant dans son existence. Paradoxalement, il s’agit d’une des chansons les plus apaisées musicalement de l’album, atteignant une belle plénitude lors de ses refrains.

Quelques morceaux arrangés et structurés de manière plus opaque sont également à citer dans la deuxième partie de l’album. “Nightjogging” est sûrement la plus notable de ces pièces, construite sur une série d’interrogations questionnant frontalement la masculinité toxique et la persistance des violences sexuelles, adoptant le point de vue d’une femme, interprétée par l’australienne Kat Frankie, souhaitant simplement avoir le droit de sortir la nuit sans avoir peur pour sa sécurité.

We should see no boy’s born a man, it is what he becomes
We should not scare our daughters, we must teach our sons
We should know violence has no race, no religion, no class
But we should not deny what gender it has

L’instrumentation pousse ici le minimalisme et l’âpreté à son paroxysme, parvenant pourtant à insuffler la tension nécessaire à la réussite du morceau, simplement rompue par la promesse chantée « Boys won’t be boys » qui clôt le titre. “The Only Thing We Have to Fear” fait usage des dynamiques sonores les plus extrêmes du disque, avec son explosion de cuivres suivant une fluide transition de piano – l’instrument dont l’utilisation me paraît la plus réussie ici, malgré la méticulosité des arrangements orchestraux. L’avant-dernier titre, “(How to Stay) Middle-Class” est quant à lui la plus claire réponse de Gropper à ce jour aux inégalités insupportables imposées par le système capitaliste, pourtant un thème récurrent de l’auteur-compositeur depuis “People Magazine Front Cover”, extrait de son premier album. Le final de l’album intitulé de façon assez programmatique “(Finally) A Convenient Truth” propose de quitter l’auditeur sur une note relativement optimiste, nous invitant à nous unifier face au chaos et à la noirceur du monde, avec des mots simples, lors d’un refrain étonnamment triomphant :

It’s sure and will always be
This is no cure, but company
So join hands, in horror unite!
Together let’s stand, in darkest night

Come on, you gotta fight
Fight for your right to cringe and take fright
So join hands, in horror unite!
Together let’s stand, in darkest night

Le crescendo de ce refrain impactant redescend pour laisser place de nouveau à la mélancolie d’un piano semblant hanter un monde déserté, sans la moindre promesse d’avenir. À la fois lent retour à une réalité dont l’horreur est chaque jour plus tangible et hommage à la vie en perdition qu’on y retrouvera, ce dernier instant est saisissant de beauté décrépie.

Si The Horror ne restera probablement pas l’album le plus marquant de son auteur, sa réussite étant plus liée à son atmosphère poignante qu’à la mémorabilité de ses chansons, il est tout de même une nouvelle preuve de la capacité de Gropper à saisir les enjeux de son époque pour les retranscrire dans de véritables fresques musicales, mêlant problématiques intimes et collectives sans dogmatisme.

Crédits photographiques : “Black” d’Agnès Geoffray
Artwork : Konstantin Gropper
Distribution : Caroline International

 

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