The Haunting of Bly Manor : Le visible et l’invisible

Critique de la série The Haunting of Bly Manor (9 octobre 2020) de Mike Flanagan

Alors, je tournai à nouveau les yeux – et j’affrontai ce qu’il me fallait affronter.

Henry James, Le Tour d’écrou, 1898.

Ce sont des visages qui viennent au souvenir de The Haunting of Bly Manor. Non pas ceux des morts, mais des vivants. Lorsque Danielle – épatante Victoria Pedretti – apparaît pour la première fois, c’est bien son visage qui se détache d’une foule aux corps réduits, par la focale, à l’état de silhouettes fantomatiques. L’expression de ses traits révèle une certaine inquiétude. Elle cherche quelque chose. Quelqu’un. Alors qu’elle s’apprête à traverser une avenue, un véhicule lui coupe la route, lancé à toute vitesse et dévoilant, depuis le reflet de la fenêtre arrière, une ombre inquiétante figée derrière elle : un homme grand, immobile, portant des lunettes dont les reflets sans âme nous rappellent avec angoisse l’une des figures les plus inquiétantes de la filmographie d’Akira Kurosawa. Cet envers insoupçonné de l’espace filmé, cet invisible, ne survient qu’après l’insistance sur un visage et les affects parcourant indéniablement ses traits. Et ce visible, nous l’aurons compris, cache une histoire qui ne peut qu’être éclairée à l’aune de l’invisible. Soit, comme souvent chez Mike Flanagan, par ce qui se cache dans les recoins les plus infimes de mémoires traumatisées par des expériences macabres. 

Entre le ciel et l’enfer, Akira Kurosawa, 1963.

Peu de temps après cette rencontre inquiétante, Danielle est embauchée en tant que jeune fille au pair dans un manoir reculé de la campagne anglaise auprès de deux enfants venant de perdre leurs parents, Miles et Flora, et de plusieurs personnes travaillant également sur place : une gouvernante, un cuisinier et une jardinière. Rapidement, et sans surprise, des événements étranges surviennent : des personnes disparues réapparaissent furtivement, sans que les enfants ne s’inquiètent, au grand désarroi de Danie qui commence à mettre en question leur innocence. 

C’est évidemment un air de déjà-vu qui survient lors du visionnages des premiers épisodes de The Haunting of Bly Manor. La série s’inspire très fortement de deux classiques incontestés du genre fantastique : Le Tour d’écrou, une nouvelle d’Henry James, et son adaptation au cinéma en 1961 par Truman Capote et Jack Clayton, Les Innocents. C’est un travail similaire que nous avait proposé Mike Flanagan en 2018 avec The Haunting of Hill House, puisant à l’époque aussi bien chez Shirley Jackson que chez Robert Wise. Cependant, là où Flanagan réalisait tous les épisodes de Hill House, il ne réalise que le premier de Bly Manor, préférant ne pas revivre l’expérience éprouvante du tournage de la première série. Le réalisateur a alors donné ses directives concernant la suite du tournage à d’autres personnes. Aussi, Bly Manor est bien pensée par Flanagan, et est donc l’occasion pour le cinéaste de déployer une nouvelle fois ses obsessions. 

Mike Flanagan l’a souvent répété au cours de différents entretiens, l’une des intentions – pas la principale, mais non des moindres – de cette nouvelle série est de rendre hommage au film de Jack Clayton. Pour autant, si le geste est louable, force est de constater un certain échec concernant le travail d’adaptation. Truman Capote l’avait compris en écrivant le scénario des Innocents, ce qui faisait l’essence de la nouvelle de James était le déploiement, aussi bien formel que narratif, d’une ambiguïté : cette jeune fille au pair, assiste t-elle vraiment à des événements fantastiques ou ces derniers ne sont-ils que la projection de ses névroses et ses fantasmes les plus refoulés ? Les Innocents mettait en image ce balancement entre imaginaire et réel de façon exemplaire, à travers de nombreux instants de doute qui, comme nous l’a si bien enseigné Tzvetan Todorov, définissent le fantastique. De fait, si le personnage interprété par Déborah Kerr semblait assister à des manifestations fantomatiques dans le film de Clayton, leur vérité n’était jamais clarifiée par les personnages secondaires.

Or, le choix fait par Flanagan, dans The Haunting of Bly Manor, ne prolonge pas cette singularité qui faisait la grande qualité des deux oeuvres précédentes, opérant alors un changement radical. Lors de l’épisode 2, “L’élève”, Miles et Flora proposent à Dani de jouer à cache-cache dans le manoir, à la nuit tombée. Nous le savons, cette séquence est inspirée de l’une des plus célèbres des Innocents. D’ailleurs, réalisateur comme scénariste – Cyaran Foy et James Flanagan – ne s’en cachent pas, allant jusqu’à reproduire à l’identique un plan, iconique et terrifiant, du film de Jack Clayton : dans le dos de Danie, depuis le fond du champ, l’apparition lente mais terriblement certaine du visage de Peter Quint. L’effet de mise en scène – l’émergence progressive d’un corps derrière une surface opaque, la vitre embuée – fonctionne toujours autant, car c’est bien cette opacité qui nous conforte sur la possibilité de non-existence de cette silhouette, cette formulation du et si ? Toutefois, la fin de l’épisode renverse cette ambiguïté : Danie n’est plus la seule à voir Peter Quint, Miles le voit également, comme l’indiquent clairement les derniers champs contrechamps.

Les innocents, Jack Clayton, 1961.

Mais peut-on réellement reprocher à Flanagan de faire ce à quoi il nous a déjà habitué par le passé ? Déjà, dans Ne t’endors pas (Before I Wake, 2016), le couple accueillant le jeune Cody voyait, lors de l’une des premières nuits, le pouvoir insoupçonné de l’enfant : ses rêves prennent vie autour de lui, dans cette séquence sous la forme de papillons colorés. Dans Doctor Sleep (Stephen King’s Doctor Sleep, 2019), les parents de Abra Stone assistent très tôt, alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, aux manifestations de son shining. C’est parce que le fantastique, entendu dans son acception littéraire, n’intéresse pas Mike Flanagan. Souvent proche d’un Wes Craven, il aime accorder à tous le droit de voir, aux enfants comme aux adultes, et dynamite les frontières de l’imaginaire en faisant converger protagonistes et créatures dans les mêmes espaces. Alors, dans The Haunting of Bly Manor, rien de surprenant à ce que les fantômes soient un déjà-là. 

Ne t’endors pas, Mike Flanagan, 2016.

Au cinéma, les portes et les couloirs ne sont jamais filmés par hasard. Cette idée simple permet aux réalisateurs de la série de déployer toute une hantise à travers les espaces du manoir. D’étranges silhouettes ne cessent alors d’apparaître dans la profondeur de champ, leur angoissante fixité n’ayant d’égale que leurs disparitions soudaines, toujours d’un plan l’autre. Parfois, ce sont des portes qui s’ouvrent légèrement, avant de reprendre, dans ces invisibles interstices du montage, leur position initiale. Et tout cela se fait dans le silence, jamais de jump-scare, l’horreur n’étant pas, dans Bly Manor, de l’ordre de la facticité. Alors, comme dans les grands mélodrames spielbergiens, les créatures ne sont là que pour servir aux relations unissant les personnages, venant figurer de profonds traumatismes, à l’image de cette silhouette suivant sans relâche Dani dès le premier épisode, apparaissant dans les miroirs, qui n’est autre que son ex-fiancé, décédé violemment sous ses yeux. 

« Je ne les invente pas », dit Flora.

C’est donc de manière évidente que The Haunting of Bly Manor choisit d’abandonner progressivement le fantastique au profit de la mélancolie, tissant un fil narratif où se mêlent les tristesses et les rêveries de chacun : Dani, Miles, Flora, mais également les fantômes. Dès le troisième épisode, “Les deux visages pt. 1”, la série revient sur la romance entre Peter Quint et Rebecca Jessel. Voilà ce qui intéresse Mike Flanagan, ces histoires d’amour qui persistent au-delà des murs du sommeil et de la mort. Ainsi, cette belle idée de montage faisant voyager certains personnages dans leurs souvenirs les plus beaux ou les plus tristes (voir les épisodes 5 et 7). Une idée qui, on le sait, a déjà portée ses fruits au cinéma lorsqu’il fallait parler d’amour, de Voyage à deux (Two for the Road, Stanley Donen, 1967) à Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry, 2004) en passant par Je t’aime, je t’aime (Alain Resnais, 1968). Aussi, avec douceur, sans jamais tomber dans l’extravagance, la série préfère se focaliser sur des relations et des affects qui, malgré le temps, persistent, aussi bien sur les traits animés des visages que dans les plus infimes plis des espaces filmés. 

Rebecca et Peter, Danielle et Jamie, Flora et sa mère, Mme Grose et Owen, autant de relations qui possèdent toutes un envers inévitable : leur deuil, car c’est bien la mort qui hante et qui hantera toujours d’une manière ou d’une autre les couloirs de Bly. La puissance émotionnelle de The Haunting of Bly Manor se situe précisément dans sa manière de faire de l’inéluctable un moment, non pas de désespoir, mais de renforcement des liens passionnels et charnels. D’où cette insistance, dans le dernier épisode, sur ces scènes de la vie conjugale de Dani et Jamie, dont nous ne pouvons que pardonner le côté soap, tant la sincérité se dégageant du jeu des deux actrices vient mettre à mal l’imminence d’un événement qui, on le sait, les précipitera, tant l’une que l’autre, au fond du gouffre. On connaissait la densité des personnages de Mike Flanagan, mais on ne soupçonnait pas chez lui une telle justesse mélodramatique. Dans son oeuvre, il y a les traumatisés – Cody dans Ne t’endors pas, Danny dans Doctor Sleep, la famille de Hill House – et ceux, comme dans ce dernier coup d’éclat, qui parviennent à émerger du néant au profit du sacrifice des autres. The Haunting of Bly Manor, c’est l’intrusion progressive et lumineuse du mélodrame dans la série horrifique. 

Crédits : Netflix France, Carlotta Films, 20th Century Studios.

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