Le Diable, tout le temps : anti-manuel d’une adaptation littéraire

Critique du film Le Diable tout le temps (sorti le 16 septembre sur Netflix), réalisé par Antonio Campos

L’instant de doute est celui d’une exacerbation cinématographique. Ne pas donner d’indice sur le dénouement d’une scène, ne pas indiquer pleinement les pensées des personnages, mais laisser le temps du tâtonnement, des incertitudes, des béances narratives, morales et visuelles. Cette tonalité serait propre à l’adaptation du roman de Donald Ray Pollock, un polar horrifique se situant en Virginie occidentale, zone géographique contenant en elle tout un sous-genre littéraire et cinématographique : le Southern Gothic, avec les terres hostiles que l’on traverse où la folie des hommes côtoie la grandeur du dérisoire, le splendide de la nature, et le mystère des cieux et de la trivialité. Une terre de contrastes et de conflits, que l’on devine dans la sublime photographie du film de Campos.

Une scène saisit tous ces enjeux. Arvin Russel (Tom Holland) rentre d’un pas lourd, le visage ombragé, une arme en main, dans la petite chapelle reculée de Preston Teagardin (Robert Pattinson), assis sur l’un des bancs de son auditoire. Malgré le grincement de la porte, Preston ne se retourne pas. Les deux hommes sont tous les deux orientés dans la même direction, celle de la croix du Christ située au bout de la bâtisse. Arvin est venu accomplir la vengeance de sa sœur récemment suicidée après avoir subi la pression morale et physique du nouveau pasteur, un manipulateur usant de ses talents d’orateur pour abuser de jeunes femmes. Son geste de jugement, celui de donner la mort à un être immoral, vient compenser une quelconque intervention divine restée muette face aux multiples appels de prières qui se répondent tout au long du film à travers les personnages. Et pourtant l’acte d’Arvin est dans la lignée de ceux de Preston. Ici rien n’est bon ou mauvais, les actions humaines sont mises à égalité, sans condamnation anticipée. Jamais Dieu n’intervient, livrant les hommes à eux-mêmes, confrontés à leurs propres perditions existentielles.

Ainsi le film, fidèle au roman, se déroule sur une vingtaine d’années et suit le parcours d’une petite dizaine de personnages liés de diverses manières, souvent de façon légère, ambiguë, et se limitant parfois au simple temps de la rencontre passagère. L’objet central unissant ces protagonistes, outre leur appartenance à une région désolée et d’errance morale (et de chaos social), c’est leur façon de trouver leur propre rituel pour donner un sens à leur vie. Pour Willard Russel, vétéran de la seconde guerre mondiale traumatisé par la découverte d’un corps calciné et crucifié, il s’agit de la prière compulsive (dans une dimension sacrificielle telle que décrite dans l’Ancien testament). Pour Carl et Sandy, il s’agit du meurtre sauvage d’inconnus relié à la prise de photographies dans des espaces forestiers vides d’hommes (la photo servant de symbole au figement de l’éphémère), comme un moyen de ressentir le pouvoir divin qui côtoie la faible ligne entre la vie et la mort, l’organique et le céleste. Pour Roy et Théodore, il s’agit de croire en une réelle intervention fantastique dans ce pays privé de toute possibilité de foi. Croire dans le miracle, c’est vaincre la fatalité du désespoir, au risque de perdre les siens. L’émancipation de Lee Bodecker se fait par le politique, convoitant le poste de Shérif comme moyen d’affirmer un pouvoir dont il se sait dénué sur le monde naturel.

Enfin pour Arvin, le fils de Willard, orphelin après le décès de sa mère par cancer et le suicide de son père par désespoir, il s’agit de renier toute croyance autre que celle du combat singulier comme modalité de résistance, avec le conflit de l’altérité qui est permanent. C’est donc tout un panorama de dogmes, de rituels, de modes de foi exercés dans le quotidien, et de peurs de la mort s’exprimant au-travers de gestes qui se répètent dans l’espoir d’un devenir évangélique. En ce sens, la narration initiale du film est pertinente. Elle fait se rencontrer presque de façon contingente et inattendue de beaux portraits de perdition, interrogeant ce qui fait l’Homme dans une civilisation sauvage qui a perdu la profondeur des rapports sociaux, et évinçant ce qui fait vraiment communauté.

Pourtant, toute cette belle interrogation sur la solitude de l’homme est détruite par une narration plombante n’ayant pas su faire le recul nécessaire avec le roman d’origine. Au lieu de laisser l’irrésolution comme modalité de conception du film, un flottement moral et narratif, le réalisateur rejette l’obscurité, rompt les vacillations (donnant lieu parfois à de grandes scènes de thriller), pour unir tous les parcours avec une voix-over permanente et explicative. Cette narration-vocale très littéraire, dont la tonalité (parfois presque ironique voire comique) dénote totalement avec l’atmosphère mystérieuse du film, est portée par la voix-même de l’auteur du roman d’origine. Cet héritage romanesque bien trop assumé nuit à une réelle transposition cinématographique dont les enjeux figuratifs se font pourtant sentir dans la mise en scène de Campos. Il y a des variabilités de rythmes et des béances visuelles qui accrochent puissamment notre regard. Le film alterne entre l’horreur cru, pour revenir à de grands moments mélodramatiques, le tout relié par un suspens incertain, permettant aux ténébreux paysages d’étendre leur opacité sur l’ensemble du décor de la diégèse, parcouru par des personnages soumis à la barbarie et au désespoir.

Mais la voix explique, nous prend par la main, et finalement annule tous les enjeux de ce film en somme raté, contenant les germes d’un bon thriller. Je repense à cette belle scène confrontant les personnages de Tom Holland et Robert Pattinson. C’est l’un des rares grands moments de suspension où le narrateur n’intervient pas, laissant le temps au silence de s’imposer, aux gestes de se contredire, aux corps de s’exprimer dans leur complexité (à noter la très juste direction d’acteur, et un Pattinson comme toujours exemplaire). Dans cette scène, le diable est bien présent. C’est celui qui met en péril l’effectivité de la volonté, et qui vient anéantir nos repères existentiels. Malheureusement ce conflit entre ces deux individus, qui aurait dû être le cœur du film, est rapidement ellipsé. le film long de 2h20 s’étire faiblement et sans trop de risque, ne voulant jamais perdre son lecteur-spectateur. Tous les défis sont contournés par une trop grande lisibilité. Reste une belle gestion de l’espace qui ravira les amoureux du cinéma de genre pour un cinéaste qui semble malgré tout en maîtriser ses codes.

Crédit photo : Netflix France 2020

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. princecranoir dit :

    Ça sent le Faulkner cette histoire de sudiste.
    Un autre titre à brancher au Netflix.

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