Les Hirondelles de Kaboul : Faut-il comprendre les monstres ?

Critique de Les Hirondelles de Kaboul (2019, Cannes Un certain regard), de Zabou Breitman et Eléa Gobé Mévellec

Un couple s’embrasse dans la rue. La femme est plaquée contre un mur, l’homme traîné dans une mosquée. Un imam prêche un discours qui présente l’occident comme un empire sur le point de s’écrouler, où l’émancipation consiste à corrompre les individus pour les plonger dans le pêché.

Les hirondelles de Kaboul, fidèle à une certaine tradition de la sélection « un certain regard », propose une expérience de spectateur fondée sur l’idée que voir un film, c’est l’occasion d’interroger notre regard sur quelque chose. Ici, le quotidien meurtri de deux couples à Kaboul, capitale de l’Afghanistan occupée par les talibans. Ce film met-il vraiment notre regard en question ? Il semble à première vue s’intégrer dans un corpus de films français qui traitent un phénomène pour le moins complexe : les conflits idéologiques, politiques et militaires qui persistent dans le moyen-orient. Force est de constater que ce traitement demeure trop souvent loin de tout questionnement : l’islamisme fait peur. À juste titre, évidemment. Mais doit-il vraiment, pour cette raison, faire obstacle à toute volonté de comprendre ce qui se passe dans ces villes passées sous le joug de l’oppression, le contrôle des individus, la spoliation de toute prétention à l’épanouissement individuel et à l’émancipation intellectuelle ? On pourrait penser le contraire : la compréhension constitue un outil impératif à toute volonté de faire, avec un film, œuvre de résistance.

Questionner notre regard français, donc, occidental, tout du moins. Tout porte à le croire : les hirondelles de Kaboul mettent en avant deux figures masculines qui pourraient servir à éviter un manichéisme trop facile et souvent néfaste pour toute entreprise de compréhension. Atiq est un rouage du système oppressif qui sévit en afghanistan : il est geôlier d’une prison pour les condamnées à mort par les talibans. Mohsen est un ancien professeur d’histoire rongé par l’occupation, désolé par le dépérissement intellectuel de son pays.

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Un des problèmes centraux du film est aussi ce qui aurait pu faire sa force : ces deux individus sont présentés de la même manière. Ils sont tiraillés entre la résistance (participer à une structure clandestine d’éducation, ouvrir les cellules de la prison), et la honte d’une participation à une domination patriarcale abjecte (Mohsen participe à une lapidation dans l’une des premières séquences du film, Atiq reste à son poste de geôlier tout au long du film). Or, tout le problème réside dans l’écriture des deux personnages, réduits à des figures meurtries et hésitantes : ils ne sont que les victimes des talibans, malgré une hésitante adhésion à ce que le film présente comme une folie intolérable, et à ce titre incompréhensible.

Le film évite de souligner qu’Atiq participe à l’occupation des talibans : il garde une prison vide, comme pour éviter d’affronter trop frontalement sa complaisance vis à vis des oppresseurs. Nous ne le voyons dans cette posture que moins d’une minute, lorsqu’il réprimande sèchement Mohsen en employant la rhétorique machiste des talibans. Tous les autres acteurs de l’occupation sont réduits à des figures d’oppresseurs se complaisant dans l’abjection ou l’opportunisme. À travers cette trame narrative faussement polyphonique, le certain regard proposé par les hirondelles de Kaboul peine a se distinguer de l’idéologie promue dans les médias, et d’une imagerie simplificatrice qui sert a camoufler la complexité de la situation politique traversée par l’Afghanistan. À ce titre, le magnifique Timbuktu (Abderrahmane Sissako, 2014) répondait certes, à un projet cinématographique assez différent, mais proposait un regard beaucoup moins simpliste sans pour autant être complaisant. Reste une poésie visuelle qui emprunte une autre voie, celle de l’affect et de l’empathie. Malheureusement, celle-ci est malgré elle au service d’un antagonisme entre monstres et innocents, qui maintient encore et toujours l’Occident loin de toute remise en question vis a vis de son rôle dans les conflits du moyen-orient.

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