Eva en août : Conte d’été

Critique de Eva en août (1 juillet 2020) de Jonás Trueba

Au bord d’une rivière, un groupe d’amis trentenaires profite d’une chaude après-midi estivale pour se retrouver, peut-être pour la dernière fois. Assis sur l’herbe, ils entament une discussion au sujet du sens de la vie. Tout le monde livre ses peines, ses défauts, son expérience : une confession générale dévoilant une mosaïque de personnalités, chacune d’entre elles ayant une parfaite connaissance de soi. Chacune, à une exception : Eva et son visage de madone botticellienne au coeur d’un été étouffant ; Eva, souriant sans cesse et déambulant dans les rues de Madrid – une ville qui pourrait appartenir à un autre âge, tant le corps de l’actrice qui y déambule semble surgir d’une autre époque.

Dans le nouveau film de Jonás Trueba, l’attention est donnée aux instants, les plans venant sans cesse faire perdurer les beautés, puretés et éclats éphémères de l’été. En témoigne la suite de la séquence mentionnée précédemment. Après la conversation, la jeune femme, suite à une blague d’un de ses camarades, est jetée à l’eau. Surprise dans un premier temps, elle finit cependant par se laisser aller, se plaçant sur le dos et se laissant porter par le courant léger. Progressivement, les sons aux alentours s’estompent. Le temps se fige, Eva est désormais seule. L’image atteint alors une grâce n’ayant rien à envier à une peinture de Millais, les fleurs tenues par Ophélie dans sa main droite étant remplacées ici par une chemise rouge flottant dans l’eau à côté du corps innocent. Pour la première fois, la voix d’Eva intervient en off. La jeune femme se pose une question qui traverse tout le récit : comment devenir une vraie personne (“una persona de verdad”) ? La séquence, alors, condense le propos du film. Car pour se connaître, Eva doit se laisser partir à la dérive.

Eva en août se déroule dans la capitale espagnole, lors de la première quinzaine d’août, durant laquelle ont lieu de nombreuses fêtes populaires, autant d’occasions pour les habitants de la ville désertée de se retrouver après des journées caniculaires. Eva, ancienne comédienne – c’est bien l’une des rares choses qu’il nous est dit d’elle – décide de passer son été seule, dans l’appartement d’une de ses connaissances. Comme l’indique le carton d’ouverture du film, il s’agit d’un “acte de foi”. Aussi, il est d’emblée question d’une quête, laquelle est précisée dans un dialogue entre Eva et son hôte, lors de la séquence d’ouverture. Au détour d’une conversation est mentionné le philosophe américain Stanley Cavell, auteur d’un ouvrage sur les comédies américaines des années 1930, au titre entrant en résonance avec le film de Jonás Trueba : A la recherche du bonheur (Pursuits of Happiness: The Hollywood Comedy of Remarriage, 1981). C’est bien connu, Cavell était intéressé par les personnages féminins marquant des films de cette décennie, ces “premières femmes à porter des pantalons au cinéma” – comme l’indique avec humour l’ami d’Eva -, drôles et émancipées. La jeune femme, en écoutant son camarade livrer avec passion ses remarques concernant le célèbre auteur, sourit. Elle ne le connaît pas. Et pourtant, le film est traversé par la pensée du philosophe. Eva, comme Katherine Hepburn ou Irene Dunne bien avant elle, cherche sa voie. Alors, le récit est structuré comme un journal intime, une odyssée estivale jalonnée de rencontres éphémères. 

Mais si le récit semble imprégné de la pensée de Cavell, la mise en scène est loin de celle des films étudiés par le philosophe : Eva en août est moins proche d’un film de George Cukor que d’une chronique rohmérienne, et Jonás Trueba ne s’en cache pas, révélant sa passion pour le cinéaste français dans un récent entretien aux Cahiers du cinéma. Les séquences prennent le temps de déployer des conversations – au sujet du quotidien, de l’amour, de l’art – parfois très longues, filmées le plus souvent en plans-séquences. Une mise en scène qui fait évidemment penser à celle des derniers films de Hong Sang-soo, autre grand admirateur d’Eric Rohmer : très peu de champ-contrechamps mais de légers panoramiques, pas de travelling mais des cadrages fixes. Le mouvement est laissé aux acteurs. De là naît la grâce du film, des corps qui le parcourent et s’expriment sans aucune grandiloquence, toujours avec justesse et lenteur, comme sous le poids de la chaleur étouffante. 

Au centre de tout cela, Itsaso Arana. Rarement, ces dernières années, une telle attention a été donnée à une actrice. Elle finit par s’emparer du film, les images lui appartiennent, comme dans cette séquence où elle s’amuse à faire bouger le reflet d’un rayon de soleil dans son appartement, allant jusqu’à le placer sur l’objectif de la caméra. Eva imprègne le film de sa présence, de ses gestes, de son sourire, lequel vient souvent clore les séquences. Et tout se passe toujours dans la plus grande simplicité : le déploiement formel de Jonás Trueba n’est pas aussi virtuose que celui d’un Rodrigo Sorogoyen, ne se situe pas du côté d’un réalisme rugueux teinté de poésie, comme chez Oliver Saxe, mais se complaît dans une douceur bienvenue. En témoigne cette séquence où Eva se rend, seule, en pleine nuit, voir une pluie d’étoiles filantes. Là est condensée, en l’espace de quelques plans nocturnes d’où ressort le visage blanc et souriant de la jeune femme, toute la singularité du personnage et de ce cinéma : les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

Crédits photos : Arizona Distribution.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. princecranoir dit :

    Le film ne me disait rien mais après lecture, je suis séduit. Au moins par l’envie de le voir.

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