Vice : Satyricon

Critique de Vice d’Adam McKay (13 Février 2019)

Le cinéma d’Adam McKay est toujours le lieu de la controverse. Trop loufoque dans la comédie pour se conformer dans les carcans narratifs hollywoodiens, il est tout autant subversif dans le film politique. Vice divise, rebutant le peuple trumpien, jusqu’alors à l’attrait pour le corps bouffon et burlesque d’un Will Ferrell. Cette empâtée et maladroite figure, suffisamment commune pour plaire au plus grand nombre, et assez anachronique pour que l’on puisse s’en moquer. Mais désormais Ferrell, fidèle collaborateur du réalisateur, aussi bien au jeu, à l’écriture qu’à la production, laisse place au redoutable Dick Cheney. Tout aussi banal que lui, pour se faufiler discrètement dans le cœur du gouvernement, est-il suffisamment excentrique pour que l’on puisse en rire sans s’en soucier ?

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Le rire. Voici la clé du cinéma d’Adam Mckay, dont l’engagement politique est toujours nuancé par une grosse touche de fausse idiotie tordante. C’est un cinéma du choc, du rythme. Il n’y a jamais de temps pour se poser, ni pour respirer. Il faut savoir poser la bonne réplique au bon moment. Le coup de poing dans les bons temps. Et, sans que l’on s’en soucie vraiment, les images se rencontrent, se superposent, et font sens. Depuis Présentateur vedette (2004), dont l’intensité percutante du comique se fait le miroir du contrôle des médias, à Very bad cops (2010), dont les effets de distanciations narratives font d’une absurde enquête policière une puissante critique de la corruption dans l’économie américaine, en passant par Frangins malgré eux (2008), reprenant de manière décadente le modèle de vie réussie de la classe moyenne sous Bush, ne camouflant qu’une société peu soucieuse de la réussite sociale de ses citoyens : McKay a ainsi toujours brillé de mille éclats. En somme, il est sans aucun doute le plus grand cinéaste politique américain de son temps. Et Vice est à ce jour son film le plus réussi, usant de la satire comme d’un moyen de révolte. La satire comme dérèglement de la négativité de notre monde contemporain. Se détachant de la simple parodie, dont les effets mimétiques et l’usage d’un grotesque poussif auraient mis à mal la pertinence du projet, McKay réussit à créer une image de l’horreur à travers la figure du vice-président Dick Cheney, admirablement interprété par Christian Bale. Bombardement, cris, pleurs. Éclats de rire. Une petite partie de pêche, une simple balade à cheval, suivie d’une virée à la chasse. Puis, coups de feu. Du sang. Des migrants. Des graphiques. Et tant d’autres informations qui s’enchaînent. Parfois dénuées de sens, parfois sans trop de cohérence. Car c’est cela le règne Dick Cheney. C’est une ère de la peur omniprésente. Un régime de la terreur imprégnant viscéralement les esprits du peuple qui veut chercher un coupable. Où est le méchant ? C’est Ben Laden ? L’Irak ? Les étrangers ? McKay nous dit que non. C’est un gros père de famille, au dos courbé, le ventre bien sorti couvert des miettes de son dernier croissant. Une gorgée de café, un petit rictus, hochement de tête. Je m’appelle Dick Cheney, j’ai été élu démocratiquement, j’agis légalement, et j’ai décidé d’envahir l’Irak.

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Vice excelle dans son projet satirique autant que Cheney dans sa carrière politique. Le film joue sur les registres et les rythmes. Le sérieux rejoint le vulgaire. Une discussion présidentielle devient le moment d’une proposition pour se mettre nu devant la Maison-Blanche et se masturber mutuellement. L’exactitude historique est confrontée aux fantasmes d’un militant politique de gauche. C’est ainsi que tous les êtres machiavéliques de la Maison-Blanche se retrouvent au restaurant, choisissant au menu leurs prochaines aberrations politiques qu’ils pourront déguster avec joie. Les enchâssements narratifs amènent lentement à la perte du récit cadre, celui attendu d’un biopic classique sur un tel homme politique. Mais comment raconter ce qui n’a jamais officiellement existé ? Alors Mckay crée ses archives, et invente ses propres documents visuels. Les images sont à la fois du déjà-vu, et de l’inexistant. Ainsi le cadre TV rejoint la pellicule 16mm avant un retour au format cinéma, celui de la fiction. Celle que le spectateur attend. Puisque tout ceci est trop grand, trop démesuré pour s’être vraiment produit.

En cela McKay diffère indéniablement du documentariste Michael Moore auquel on peut facilement le rattacher. De par cette même logique de la collision, de l’ébranlement figuratif, d’une brutalité qui serait la clé d’un réveil politique du spectateur. Or Moore trafique le réel. Par de grossières mécaniques aveuglantes, il oriente la réalité des faits vers un discours se concordant avec brio avec ce que serait LA Vérité. Celle à laquelle tout le monde doit adhérer. Le cinéma de Moore est une propagande gauchiste de premier degré, décortiquant l’Histoire afin d’exposer avec virulence ce qui aurait été trop voyant pour que l’on puisse le voir et se révolter.  Or l’important pour McKay n’est pas de savoir comment ça s’est vraiment passé, mais de révéler les répercussions, et comment tout se reproduit dans notre présent le plus proche. C’est un jeu d’aller-retour constant entre les différentes temporalités, et avec les divers savoirs du spectateur. Tout se rencontre et se répond. La guerre du Vietnam devient celle en Irak. Les images brutales du World Trade Center rappellent indéniablement les attentats survenus plus récemment. Une intervention militaire se mêle à une opposition dans un bureau, une tension familiale devient un conflit électoral, une joute verbale est associée à une partie de pêche. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est l’envers de l’Histoire. Le film ne représente pas frontalement les événements, puisque tout n’est que fiction. Sa singularité est d’éclairer les mécaniques invisibles à l’œuvre dans ce qui sera des catastrophes internationales.

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Les ruptures narratives, l’humour grinçant, la folie des acteurs. Tout rappelle son dernier coup de force The Big Short (2015), relatant la crise des subprimes de 2007 et l’effondrement économique mondial de 2008. Le point commun de ces deux films est ainsi la volonté de filmer l’invisible. Voilà le parti pris de McKay, filmer ce qui n’existe pas. The Big short concerne un événement central, une catastrophe universelle qui éclatera quoi qu’il arrive. Tout tourne autour de ce basculement inévitable, d’où les suspensions narratives et l’emploi constant du passé. Ça a eu lieu sous nos yeux, et on est resté impuissant. Vice opère autrement. La démesure se fait crescendo. Notre antipathie pour le personnage augmente au même rythme que son ascension politique. Plus que le portrait d’un homme ou d’une catastrophe, le film fait le portrait d’un pays, d’une population, d’un contexte social et historique. Tant de choses si éloignées, parfois si imperceptibles, intangibles, et pourtant toutes unies derrière les traits de la figure imposante de Dick Cheney. Cette figure, au départ si humaine, si fragile, lorsqu’elle sort à quatre pattes de sa voiture en vomissant. Elle devient l’objet de contamination de tout l’espace diégétique. Le film sert d’archéologie de cet homme sans morale, sans humanité. Et l’image finale du cœur sans vie vient appuyer la monstruosité cachée derrière le masque d’un septuagénaire cardiaque, et bon père de famille.

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Or cette figure reste victorieuse. Son cœur se remet à battre. Sa voix crépitante continue de traverser les enceintes du gouvernement. Des centaines de milliers de morts, autant de mails effacés. Personne ne sera puni, car tout s’est déroulé comme cela devait se passer, puisque le peuple l’a décidé. Voici alors une des forces du film, également l’objet de ses plus féroces critiques. Vice est conscient de son impuissance. Ce n’est finalement qu’un autre film de bobo-gauchiste, plus soucieux de l’écologie que des vraies envies des Américains. Ces Américains préférant avoir le permis à 16 ans plutôt que le vote. Ces mêmes Américains rêvant de Las Vegas, du Spring Break et de la sortie du dernier Fast and Furious. C’est de cette vanité du monde dont se nourrit le comique du film. Peut-être vaut-il mieux rire de tout cela puisque tout finira par se reproduire, puisque tout est actuellement en train de se reproduire. Que reste-t-il de Dick Cheney aujourd’hui ? Outre son ascendance prolongeant l’empire dans les rouages de la politique. Car tout doit se réitérer, au prix même de la perte d’une fille. Mais Cheney lui-même est tel Nosferatu. Il n’est qu’une figure anonyme, tout aussi invisible que les moteurs de notre économie. Il n’a jamais été président contrairement à Bush sur qui la faute peut quelque peu être remise. Après 40 ans dans la politique de la première démocratie mondiale, chef de cabinet de la Maison-Blanche, secrétaire de la Défense, Vice-président, et PDG de l’une des plus grosses industries pétrolières… On le retient surtout pour avoir tiré par inadvertance sur un homme en pleine partie de chasse. Voici ce que nous dit McKay, on retiendra toujours l’acte concret médiatisé, plutôt que les événements incompréhensibles dus à une instrumentalisation politique démesurée.

Alors pourquoi aller au cinéma ? Pour voir une bonne comédie oui, pour voir notre monde à l’agonie, pourquoi donc ? Or voici tout l’art d’Adam Mckay, rejouer ce qui s’est déjà produit tout en altérant notre vision des choses, afin de ne pas s’enfermer dans le passé, afin de ne pas bloquer les idées dans un schématisme manichéen. Son cinéma n’est pas celui d’une impétueuse vérité nous surgissant en plein face. C’est celui d’une post-vérité. Il n’est plus question de définir avec précision quelle image pénètre l’autre, à quel moment, pour quelle raison… Nous sommes dans une ère bien trop rapide, trop médiatisée, et si peu politisée. Seul le cinéma semble demeurer l’ultime art conscient de la puissance de l’image, de ses dangers, et de son impact sur notre vision du monde. Avec le cinéma nous avons le temps. Celui de l’écriture, celui de la lente élaboration du film. Un temps qui ne nous est pas donné au quotidien. Un temps nous permettant de fantasmer tout le réel que nous vivons par procuration.

CréditsVice (Mars Films, 2019)

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