La petite boutique des horreurs de Jason Blum

Le silence. Un espace clos. Une salle aux couleurs étrangement rosâtres. Assis et attachés, trois hommes : David Dunn, Kevin Wendell Crumb et Elijah Price. La cause de leur captivité : ils se prennent pour des super-héros. Relecture adroite des clichés véhiculés depuis une vingtaine d’années par les blockbusters hollywoodiens, lettre d’adieu à la propagande Marvel et sa représentation idéologique du citoyen américain invincible (Iron ManCaptain America), Glass offre un reflet et une cassure, et propose le miroir brisé d’une époque. Après une période plutôt sombre (Le dernier maître de l’air, After Earth), M.Night Shyamalan s’impose de nouveau comme un cinéaste majeur de son temps. Derrière trois films, The visit, Split, et Glass, un auteur en pleine renaissance, mais également une société de production : Blumhouse. A sa tête, un cinéphile dénicheur de talents. Digne héritier de Roger Corman, Jason Blum est l’homme derrière les franchises horrifiques contemporaines les plus influentes. En terme de recettes, mais surtout en terme de formes. Car si les films Blumhouse figurent parmi les plus rentables de l’histoire (Paranormal Activity, avec son budget de 13 500 dollars, en avait rapporté 200 millions), ils possèdent avant toute chose une esthétique ayant fécondé le cinéma d’horreur contemporain.

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Un jeune couple. Ils filment leur quotidien. Pas de chance, un esprit doté des plus mauvaises intentions décide de s’y immiscer. En 2007, soit huit années après le succès du Projet Blair Witch, le found-footage fait de nouveau parler de lui. Mais cette fois, plus de forêt, plus de grands espaces. L’horreur débarque dans la banlieue américaine. La suite parentale, la cuisine ouverte sur un salon avec écran plasma ou la salle de bains : les lieux du quotidiens se retrouvent hantés. Conséquence : le couple n’est en sécurité nulle part. Pour voir et comprendre ce qui leur arrive, ils placent des caméras dans toutes les pièces. Pourtant, le sentiment d’être observé demeure. Finalement, c’est une paranoïa quasiment orwellienne qui s’installe. Paranormal Activity établit les fondations esthétiques du futur empire Blumhouse. L’action prend place dans un espace clos (le plus souvent une maison) au sein duquel va s’immiscer l’angoisse, la folie, le rêve ou la mort.

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Les années passent. 2010 : une rencontre change la donne. Celle de Jason Blum et James Wan. De leur association naît alors le projet le plus ambitieux de la société Blumhouse. De la même manière que Les griffes de la nuit, grand guignolesque, onirique et claustrophobique, Insidious revient aux terreurs enfantines. La peur naît d’un rien : s’endormir ou se lever la nuit pour fermer la porte de sa chambre. La paranoïa de Paranormal Activity est déployée : c’est le spectateur lui-même qui devient paranoïaque, la caméra mouvante mettant sans cesse en évidence une multitude de hors-champs possibles d’où peut surgir le monstre. De fait, la mise en scène du film s’inscrit dans l’héritage de celle de John Carpenter (Halloween) et Wes Craven (Scream). Mais James Wan ne s’arrête pas là, il lui arrive de jouer avec le spectateur. Son regard est directement convoqué, avant même celui des personnages. Lorsque la mère se déplace dans la maison, un léger panoramique peut dévoiler la présence de quelque chose d’autre au sein de la pièce, qu’elle ne voit pas. Avec Insidious, le film Blumhouse invite à un jeu horrifique centré autour de différents regards. Personnages, espaces et spectateurs entrent dans une autre relation. Dès lors, la société de production de Jason Blum devient une lanterne pour tous les jeunes réalisateurs assoiffés de travailler ce genre, mais leur permet également de développer un discours sur la société américaine contemporaine.

"Is that you, baby?"

En 2013 débarque American Nightmare. Une nuit dans l’année suffit désormais à n’importe quel citoyen américain puritain d’exprimer sa haine à ses voisins. L’angoisse développée dans les précédents films Blumhouse n’est plus quotidienne. Elle se condense désormais en une une seule nuit. Le tour de force du film réside dans son scénario : le choix de se concentrer sur la purge telle qu’est est vécue par une famille riche, à la maison extrêmement protégée, en soi des personnes qui ne sont pas angoissées habituellement par l’événement. Ils vont cependant le vivre pour la première fois. Mais c’est un choix à double tranchant. En se concentrant sur cette famille, il évince l’énorme portée d’un discours sur la violence aux Etats-Unis, la purge en elle-même étant à l’origine une décision de l’Etat pour faire baisser le taux de criminalité. Finalement, le film reste un jeu. Il fonctionne en tant que huit-clos, beaucoup moins en tant que pamphlet.

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American Nightmare préfère ignorer son potentiel politique. Le pas sera franchi par un cri : “GET OUT!”. Le film de Jordan Peele s’empare de l’esthétique Blumhouse pour parler de l’illusion de l’Amérique post-raciale. Le rapport entre les races devient horrifique. Chaque geste, chaque regard semblent hantés par quelque chose qui dépasse l’espace restreint de la maison familiale et de la salle de cinéma. Ce sera également le cas pour Split, deuxième film Blumhouse de Shyamalan. Et quel film ! Le lieu de l’action n’a jamais été aussi clos, un sous-sol et trois filles retenues captives par un monstre. De la même manière que Get Out, le film s’ancre dans l’esthétique Blumhouse et la dépasse par son discours. Impossible de ne pas voir dans Split une évocation des scandales sexuelles de l’affaire Weinstein. Le film de Shyamalan est l’autre reflet d’une époque. C’est là la force des films Blumhouse. Le genre horrifique trouve toute sa puissance lorsque les auteurs ne se contentent pas simplement de mettre en scène, mais lorsqu’ils utilisent le genre comme support d’un discours dépassant les films. Grâce à Jason Blum, l’horreur retrouve ses lettres de noblesse au cinéma, elle est de nouveau engagée, des réalisateurs s’approprient de nouveau le genre pour évoquer des problématiques contemporaines. Ainsi, Split et Get out forment un diptyque terrifiant sur la société américaine : apparences, inégalités des races, angoisses, scandales sexuels. On ne peut alors qu’attendre avec impatience les prochaines productions Blumhouse, Us de Jordan Peele semblant déjà s’imposer comme le prochain rouage d’une machine venant à peine de se mettre en marche.          

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Crédits : The Walt Disney Company France, Wild Bunch Distribution, Universal Pictures International France.

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