L’heure de la sortie : Damnés

Critique de L’heure de la sortie (9 janvier 2019) de Sébastien Marnier.

Qu’est-ce qu’un bon film fantastique ? Le terme est considéré dans son acception littéraire : l’incursion du fantasme et de l’imaginaire au sein du quotidien. La réponse à la question est simple, mais difficile à mettre en pratique : qu’il dépasse la simple application esthétique de sa définition pour livrer un discours sur le réel. L’invasion des profanateurs de sépultures (1956) de Don Siegel est un pilier du genre, une expression esthétique de l’angoisse ressentie par le peuple américain durant une période de guerres (Viêt Nam, guerre froide). Ce qui terrifiait n’était plus le monstre (Frankenstein, Dracula ou L’étrange créature du lac noir) mais l’autre, la personne croisée dans la rue. Le film de Don Siegel fait état d’une chose : le genre fantastique devient magistral lorsqu’il livre un discours sur le réel. L’heure de la sortie est un petit film français étonnant, car il s’inscrit directement dans cet héritage.

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Nul besoin de filmer le peuple pour évoquer les dangers qui le menacent. Une simple salle de classe composée de douze étudiants surdoués suffit amplement. Pierre (incarné par un troublant Laurent Laffite) remplace leur ancien professeur de français, lequel s’est jeté par la fenêtre en plein milieu d’un cours. C’est l’ouverture du film. Un soleil aveuglant. Il fait chaud, beaucoup trop chaud. Un raccord sur regard donne à voir la chevelure d’une jeune fille. Une partie de sa nuque est dévoilée. Elle est en sueur. Aveuglement, fascination quasiment sexuelle et étouffement. Tout est là, et ce spectacle est insupportable. Une seule issue : le vide. Pierre s’aperçoit très vite de la différence des 3ème 1. Surdoués, détestés, mis à l’écart par les autres élèves, ils forment un groupe à la fois homogène et anxiogène. Aucune expression sur leurs visages : ils ne sont que surfaces. Le professeur de français se lance dans une quête de compréhension qui, progressivement, le plonge dans la folie.

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Si le fantastique de L’heure de la sortie est exemplaire, c’est d’abord par l’objet de fascination qu’il présente : des enfants. Ils n’ont pas trouvé leur identité. Eux aussi, ils poursuivent une quête. Leurs sentiments et pulsions sont incompréhensibles pour Pierre, réduit la plupart du temps à un simple voyeur. Ici, la fascination passe par le voyeurisme. Au sein d’une clairière, les élèves s’adonnent à des expériences extrêmes, d’un point de vue moral comme physique. Un plan fixe dissimulé derrière des feuillages nous fait assister à la scène. Mais rien de plus. Ce qui est perçu, c’est la violence, seulement la violence. Fascination et incompréhension, c’est ce qui poussera Pierre à poursuivre sa quête. Son cheminement devient arborescence esthétique. Sébastien Marnier doit beaucoup à John Carpenter. Sa mise en scène puise dans celle du maître. L’imaginaire et le fantasme se manifestent à Pierre sous la forme d’un chat, d’un cafard ou de lampadaires qui clignotent avant de s’éteindre de façon inquiétante. Panne d’électricité. Le professeur est plongé dans le noir, seul dans son appartement. Son téléphone sonne. Il décroche. A l’autre bout de la ligne, une respiration. Plus tard, ce seront des pleurs. “Vous êtes tous fous”, seule réponse qu’il sera capable de fournir face aux événements auxquels il assiste. Finalement, le réel cède la place à l’onirisme et le son des synthétiseurs hantent la dimension sonore quotidienne. Symétrie des espaces filmés, lents travellings avants, la caméra flotte littéralement, le tout construisant une inquiétante étrangeté permanente.

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Mais Sébastien Marnier ne se contente pas de reproduire formellement une mise en scène s’inscrivant au sein d’un héritage du genre. Son film sert un discours sur le réel. Il décentralise l’esthétique du fantastique vers son actualisation politique : critique des institutions et angoisse de fin du monde. La conclusion est à la fois fascinante et terrifiante. Ce qui reste de L’heure de la sortie, ce sont des images qui fascinent, troublent et avertissent. Comme chez Don Siegel, l’angoisse traversant le film est actualisable et actualisée. Souvenirs de Kevin McCarthy criant follement « Ils sont parmi nous » aux personnes qu’ils croisaient dans la rue. Dans le film de Sébastien Marnier, plus de mots, juste un regard, celui d’un professeur et de ses élèves face à une catastrophe inévitable.

Photos : Haut et Court.

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