Capharnaüm : comment piéger politiquement un spectateur de cinéma

Critique du film Capharnaüm de Nadine Labaki (prix du jury au festival de Cannes 2018)

Plus qu’une usine à rêves, le cinéma est avant tout une usine à idéologies.

Ou du moins, le rêve est ce vernis surajouté à l’idéologie qui commande le film. La sortie d’un film comme Capharnaüm mérite toute l’attention critique dans ce qu’elle peut avoir d’incisive et réflexive dans l’analyse d’une image.

Capharnaüm opère une réduction phénoménologique conduisant à une réduction du politique. Une partie de la critique française voit du vide politique quand il ne s’agit que de plein : définir une réduction de la réalité par une sur-schématisation de l’artifice. Construire du vide dans la pensée à partir d’un plein d’effets. L’idéologie a horreur de l’ambiguïté car elle est le lieu de l’analyse. Concentrer l’attention du spectateur, guider le regard, marquer l’émotion sont les grands principes d’un prêt-à-penser politique.

Transformer la réalité en image, c’est le propre du cinéma. Transformer l’image en cliché, c’est le propre du démagogue. Le cinéma produit du rêve, substituant à la réalité son apparence fantasmée. La misère n’est que le reflet de ce que nous voulons voir ou plutôt de ce que nous supportons de voir. Il ne s’agit pas d’affronter une réalité sociale mais plutôt de la conforter dans une esthétique reconnaissable qui devient tout de suite bien aimable. Extension de l’esthétique du clip : ralenti, plans zénithaux, musique, plan séquence ; le style Labaki est déjà contenu dans les clips de The Blaze. Or, le clip a cette faculté de substituer à l’analyse, l’émotion : il ne faut pas comprendre, il faut ressentir. Réduction du champ social et de l’expérience de la misère en une expérience de la jouissance, celle du clip musical. Peut-on élaborer un regard politique dans l’esthétique du clip ?

Le clip est un coup de force de l’émotion.

Réduction de la réalité en une série de clichés, plans aériens de bidonvilles, linges séchés par le soleil : ces images sont produites par nos croyances. Montrer ce que nous voulons voir ne sert qu’à renforcer ce que nous voulons croire. Le cliché a cette faculté de transformer le complexe et le multiple en du lisible et du discursif. Le personnage principal – un enfant – n’est qu’une surface émotive dans lequel s’inscrivent et se lisent les pensées idéologiques qui sous-tendent le film. L’enfant n’est que le relais de la pensée idéologique du film se confrontant à ses géniteurs – les deux parents libanais. Tuer les parents pour tuer le pays natal. En incarnant les bonnes valeurs, l’enfant fait le procès à ses parents. Quelles sont ces valeurs ? Le droit à l’éducation, le droit de se marier avec la personne que l’on désire : en un mot le droit à une vie décente lorsque nous venons au monde. Or ces valeurs – aussi respectables qu’elles puissent être – ne sont pas celles d’un enfant de 12 ans. Elles sont la projection du discours politique du film sur une surface innocente servant de vecteur à l’émotion.

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Lorsque nous suivons Edmond dans Allemagne année zéro de Rossellini, le spectateur ignore son état d’esprit et la manière dont celui-ci pense le monde. Nous ne pouvons voir que l’objectivité d’un déplacement dans l’espace. Mais c’est en portant une attention toute particulière à la démarche et ses infimes nuances de désespoir et de détresse, que se forge un discours politique chez le spectateur à partir de l’analyse du sensible. Or en calquant du discours sur du sensible, le film piège son spectateur en réduisant la pluralité d’une expérience en l’unilatéralité d’une idéologie. Dès la séquence d’ouverture, son programme esthétique définit son versant politique. En réduisant un champ phénoménal pluriel en une image définie, le film pense à la place du spectateur, pire il lui assigne un discours. En mettant du ralenti, là où il y avait du mouvement, en ajoutant de la musique là où il y avait du silence, en faisant de toute saleté, poussière ou déchet, un objet lumineux et esthétique, le film, tout en appelant à l’action, nous condamne à l’inaction. En même temps que le mal à l’écran, nous voyons son remède : plaquer du beau sur du laid.

La misère esthétique est le refuge de la charité chrétienne dans un discours qui se veut laïcisé. Dieu, en apportant sa lumière sur toute chose, ne peut faire le mal. Pourquoi agir, quand la misère a sa propre beauté, et trouve sa justification dans un schéma divin où toute chose a sa raison d’être.

NB: Il ne s’agit pas à proprement parler d’une critique du cliché au cinéma. Quand on voit l’usage ingénieux qu’en font des cinéastes comme Brian de Palma ou David Lynch pour motiver leur narration et créer de nouvelles formes esthétiques, il serait inconséquent de remettre en question ce type d’images. En revanche dans le cadre d’un film politique, le cliché sert, selon moi, à une réduction dangereuse de la complexité d’une expérience sociale afin de produire un contenu idéologique. En appauvrissant l’expérience de la réalité phénoménale, le film subvertit les outils de compréhension d’analyse critique en un discours unilatéral et bien pensant.

 

Crédits : Gaumont Distribution

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