Projection des films de l’atelier de réalisation de l’ENS de Lyon

 

Après avoir pu participer à l’atelier l’année précédente, j’ai pu cette année assister avec plaisir à la projection du travail de mes camarades au théâtre Kantor de l’ENS de Lyon. Cet atelier, initiative de Bastien Daret (réalisateur, scénariste, ancien normalien et ancien étudiant de la Fémis en scénario) permet aux élèves de l’ENS et de Lyon 2, tous départements confondus, d’écrire, de réaliser, produire, monter un film de fiction ou documentaire. 

L’accompagnement se fait principalement autour de l’écriture fictionnelle qui est le domaine de formation originel de Bastien. On commence donc l’année en Septembre en proposant un projet de court-métrage et Bastien sélectionne les participants dont il souhaite accompagner le projet, à la manière d’un producteur. Il nous accompagne ensuite jusqu’à Décembre-Janvier dans l’écriture du scénario dans le cas de la fiction, ou dans la trame du synopsis s’il s’agit d’un projet documentaire. Enfin, les phases de production, réalisation et post-production sont laissées à nos soins, aussi chacun fait à la mesure de ses ambitions, connaissances, envies. Pour ma part, j’avais utilisé la Lettre à Jal et casting.org pour trouver mes comédiens ainsi que des aides sur mon tournage. Certains, comme Alexis Delbarba cette année, ont reçu des financements externes pour leur projet, mais la plupart se débrouillent à la hauteur de leurs modestes moyens. 

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Cette année la projection m’a agréablement surprise par son niveau, en tenant compte du court temps de création et du petit budget des films réalisés. La projection des films a eu lieu le 14 juin 2018 dans le théâtre de notre école. Nous avons ainsi pu découvrir les créations de jeunes réalisateurs.trices principalement issues du département cinéma dirigé par Elise Domenach.  Le témoignage que je vous délivre est éminemment personnel, partiel et atteste des préférences que j’ai pu avoir lors du visionnage. Je pense cependant et honnêtement que tous les court-métrages ont une belle facture et traduisent chacun à leur façon de l’univers de leur créateur.

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La projection s’est ainsi ouverte sur Antoine et Cléo de Tom Cluzeau (11’). Dans une forme poétique, tournée dans les jardins de l’ENS avec ses mouflons iconiques, nous avons pu suivre l’histoire d’amour naissante d’Antoine et Cléo. Antoine, poète invétéré, a du mal à s’exprimer autrement que par des vers. Cléo, son amie, se demande ce que ce dernier peut bien vouloir lui dire pour lui donner rendez-vous ainsi. Cette révélation amoureuse est émaillée d’apparitions poétiques dans les jardins de l’ENS de Lyon : passante folâtre, mouflons inquisiteurs ou bien poèmes stimulés par les roses de Ronsard. J’ai passé un bon moment, léger, avec un court-métrage qui mettait principalement l’accent sur l’écriture.

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La séance s’est poursuivie avec Après-midis de jeux de Daniel Dalmas (11’), un court aux allures de 400 coups (Truffaut) qui suit Miguel, Pierre et Gabriel, trois jeunes collégiens qui jouent ensemble au parc jusqu’au jour où une « grande » captivante rompt leur quotidien. Miguel se met alors à écrire des poèmes (encore un poète!) pour tenter de séduire la belle inconnue. Le sujet naïf pouvait rebuter a priori mais j’ai été agréablement surprise par ce court-métrage qui est un de mes favoris. Le regard à hauteur des enfants capte leur légèreté mais aussi leur gravité attendrissante et l’universel des tragédies quotidiennes. Un très beau projet qui mêle le noir et blanc comme temps de la poésie et les images de portable qui se font le relai du quotidien des jeunes garçons, entre jeux au square et découverte des films pornos sur les tubes. 

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Les Rêves électriques de Benjamin Réa (12’) rompt la tonalité légère et poétique des deux précédents films en nous donnant à voir le cauchemar d’un paysan en proie à des hallucinations technologiques dans une petite campagne tranquille. J’ai été impressionnée par le travail technique dans l’image, voire dans la PAO, qui élève agréablement le niveau technique de l’atelier, de la même manière que le film d’Alexis Delbarba. L’image, étalonnée de façon très sombre et saturant les couleurs, dresse le portrait d’une campagne menaçante déformée par les médicaments du campagnard. Les médicaments uniquement ? Rien n’est moins sûr, tant ses visions horrifiques deviennent de plus en plus incarnées… 

Photogramme Dérive - Thiago

La dérive du genre s’est poursuivie avec le court-métrage du même nom de Thiago Pinto (10’, La Dérive). On retrouve la tonalité poétique et les errances des deux premiers court-métrages en suivant une femme qui cherche son chien et un jeune homme qui cherche un homme en déambulant dans le quartier de Debourg, dans le 7ème arrondissement. Synonyme d’un monde en  perpétuelle reconstruction, ce quartier de Gerland, ancien bidonville au début du XXème siècle est aujourd’hui un quartier hybride qui peut susciter les désirs artistiques. On passe en quelques pas d’une rue gentrifiée de bobos et normaliens à des rues plus populaires; de bâtiments en construction aux cinq kebabs Ali baba. Un quartier en voie de gentrification mais éloigné de ce que la plupart des lyonnais qualifient de leur centre et surtout un quartier propice aux déambulations solitaires en bordures du Rhône et du parc de Gerland.

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Dans la continuité de ces considérations géographiques, j’ai eu un grand plaisir à découvrir le documentaire de Camille Laperche à propos de sa famille, De velours et de verre (30’), un film d’archive élégant et émouvant. On suit dans le Sud de la France, cette jeune femme retracer son arbre généalogique à partir d’une lettre et du journal de son arrière-grand mère relatant les événements étranges ayant suivi la perte d’un proche. Qui était cette femme qu’elle n’avait pas connue, dont elle ne sait rien sinon qu’elle était spirite ? Le voyage est donc temporel, un voyage à travers les archives de cette famille du Sud ; géographique car il s’ancre dans la région natale du père de Camille, qui devient peu à peu un protagoniste central du film ; sensoriel, car la caméra nous donne à sentir la roche de ce petit village, ses habitants parcheminés aux mémoires qu’on aurait pu dire éternelles, ses chats de gouttière qui nous guident dans les routes vallonnées. Un plan très touchant clôt le film et m’évoque les vagabonds cosmiques de Bergman ou Pasolini : le père de Camille s’en va au loin en jouant de l’accordéon. C’est une image cristallisant le passé, des images d’archives nous montraient son père plus jeune jouer de l’accordéon, mais aussi une ouverture vers l’avenir : le père joue pour sa fille cette partition atemporelle. Histoire du passé, histoire d’héritage, le film met en avant la transmission familiale et notamment du secret spirite. Son père connaît une formule que lui a transmise sa grand-mère et il la transmettra un jour à sa fille. 

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Claude et Claude de Sophie Cachera (9’) nous mène vers un registre plus léger, formel et Nouvelle Vague en quelque sorte en nous contant  l’histoire de la fin d’une histoire (d’amour). Très coloré et pop, ce film joue sur les ressorts comiques et reprend notamment la construction formelle d’une scène de sexe d’Orange Mécanique de Stanley Kubrick ainsi que la musique de Rossini, l’ouverture de Guillaume Tell (Final) remasterisée par la compositrice Wendy Carlos. Un court-métrage léger, dans les thématiques de sa réalisatrice qui a également présenté cette année au théâtre Kantor sa pièce de théâtre Amare Amabam, libre interprétation autour des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, de 4.48 Psychose et Manque de Sarah Kane, de Clôture de l’amour de Pascal Rambert, d’écrits personnels et de témoignages.

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De cette violence amoureuse bien que traitée avec la légèreté d’une orange mécanique ou d’une Nouvelle Vague, nous passons ensuite à une violence bien contemporaine, celle des attentats avec La démission du cercle, d’Irènée de Rivaz (10′). Prêts à passer une soirée comme chaque semaine, une bande d’amis se retrouve confrontée à ses limites : l’absent habituel est encore absent. Lorsqu’il arrive à la soirée en retard et la mine déconfite, ses amis et sa copine ne lui épargnent pas un sermon. Cette fois, c’est différent : le jeune homme vient de manquer la mort dans un bar touché par un attentat à la bombe et c’est une belle jeune femme qui l’avait saluée qui retient toute son attention, celle-ci étant sûrement morte dans l’attentat. L’intelligence de ce court-métrage passe par les non-dits, nous ne pouvons que deviner la cause de la tristesse de ce jeune homme hermétique dont le secret restera tu, étouffé par le quotidien lassant de cette bande d’amis ensemble, malgré tout.

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Night and Day de Coline Rousteau (15’)** poursuit cette exploration des violences nocturnes avec une esthétique délicate, menée par la musique jazz et le goût de la photographie. Ella est une jeune chanteuse de jazz désabusée qui rencontre au détour d’une promenade nocturne une jeune femme effondrée dans un buisson. Choquée par cette découverte, la chanteuse ramène sa protégée chez elle pour découvrir son identité. Celle-ci est prostituée dans le love hotel Alpha Ville, clin d’œil au film dystopique de science-fiction de Jean-Luc Godard du même nom. Cet univers est régi par l’interdiction de tout sentiment humain (empathie, tristesse, amour etc.), ce dont témoigne le quotidien de cette prostituée immigrée, soumise aux lois de la précarité.

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Notre réalisatrice se fait actrice pour le court-métrage de Julien Naccache, Blitz Café (8’) qui reprend en partie la nouvelle de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs. Dans le Blitz Café, un charmant jeune homme joue aux échecs seul depuis toujours. Un jour, une jeune femme le rejoint et le bat. Se révèle alors la malédiction du jeu d’échec… Dans la même logique de mise en abîme du roman de Stefan Zweig, Julien met en scène avec un montage dynamique (inspiré par Shaun of the Dead d’Edgar Wright selon ses dires) et plein d’humour la simplicité d’un échange humain et le mystère un peu magique de la malédiction de l’échiquier.

Enfin, un des films les plus ambitieux dans sa production, Le Trou d’Alexis Delbarba (10′) ou les pérégrinations nocturnes d’un tueur en série taciturne. Nous y suivons de façon très drôle les petites habitudes d’un tueur en série qui va, chaque soir au même endroit, creuser son trou pour enterrer ses victimes. Un soir, il rencontre un jeune homme aux allures d’étudiant naïf qui utilise son trou. La guerre est déclarée. Outre l’humour évident d’une telle situation, le film bénéficie d’une production et d’une direction de la photo très soignées qui lui donnent de belles ambitions pour son format court.

Ainsi se clôt cette belle promotion 2017-2018, sur de la qualité, de l’entraide (les étudiants travaillent le plus souvent sur les films des uns et des autres), de la curiosité culturelle et de l’émulation artistique intense. Ainsi les jeunes créateurs passeront le relai aux suivants et s’éloigneront vers les plages au sable fin…

MON TOP : 

  1. De velours et de verre, Camille Laperche
  2. Rêves électriques, Benjamin Réa
  3. Le Trou, Alexis Delbarba
  4. Après-midis de jeux, Daniel Dalmas
  5. Blitz Café, Julien Naccache / Night and Day, Coline Rousteau

* Une prochaine projection du film aura lieu bientôt. Toutes les infos dans le lien facebook.

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