Twin Peaks, the Return (1/2) : Le corps et son image

NB: Cette article s’intéresse essentiellement à des questions esthétiques et non narratives sur Twin Peaks: the Return. Lecteurs avides de théories frauduleuses sur un quelconque « sens » de la série, passez votre chemin. En revanche, si vous êtes à la recherche d’un sens esthétique des images inédites de David Lynch, cet article peut vous apporter des réponses. 

En guise de préambule, il m’a semblé pertinent de mettre en avant le célèbre portrait du personnage féminin éponyme de Laura d’Otto Preminger. Il n’échappera à personne le rapprochement établi par David Lynch avec le personnage matrice de sa série Laura Palmer, cette jeune adolescente, disparue mystérieusement au début de la saison 1. Plus anecdotique, la Laura de Preminger est une source d’inspiration constamment citée en interview par David Lynch. Or ce photogramme (ci-dessous) travaille déjà une problématique du corps et de son image, qui sera l’enjeu fondamental de Twin Peaks: The Return. D’un côté, il y a le pôle de l’acteur (ici Gene Tierney), corps réel qui prend les traits d’un personnage à incarner tout en restant soumis au processus du temps, notamment au vieillissement. De l’autre côté, il y a le pôle du personnage, souvent associé à la star hollywoodienne dans le cinéma américain, qui d’une certaine façon établit un devenir éternel de son image – le corps se meurt mais l’image reste intacte, ce qui nous fait dire qu’au cinéma, davantage que des corps, nous voyons des fantômes. Avec 25 ans d’intervalle entre la première et la troisième saison, la question du corps et de son image apparaît comme un point d’entrée intéressant pour aborder ce retour inattendu.

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Laura Palmer, à la fin de la saison 2, fait la promesse de revenir dans 25 ans. Promesse tenue de la part de son réalisateur : 25 ans plus tard, la saison 3 nous arrive enfin. En revanche, cette promesse est accompagnée d’un effet déceptif chez le spectateur car revenir n’est pas synonyme de reprendre. C’est de cette infime écart langagier entre le retour et le « reprendre » que David Lynch installe toutes les problématiques de son art. En 25 ans, les corps changent, les corps se meurent (ce qui explique que la plupart des épisodes rendent hommage dans leurs génériques aux acteurs décédés), mais plus globalement, c’est l’ensemble de la société et des modes de perception qui évoluent. Le champ cinématographique semble marqué par un éternel retour du même : les remakes et les reboots de l’industrie hollywoodienne sont le plus souvent le retour éternel de formes, de personnages où le vieillissement des êtres n’a pas sa place, où le dépérissement fait figure d’hérésie. En reproduisant éternellement le même, en dupliquant à l’infini les mêmes figures, c’est la société et le corps qu’on met de côté, on érige un lieu hors du monde, où finalement l’éternité de l’image a eu raison de la mortalité des corps. Cette éternité se lit même dans les corps des acteurs hollywoodiens: Tom Cruise, Brad Pitt défient leur vieillissement à l’image en cherchant à reconquérir la jeunesse qui les fuit. C’est finalement le visage de l’acteur qui est à la merci de l’image de cinéma, toujours dans une recherche d’une déprise face à la puissance de dépérissement à l’oeuvre dans le temps. Twin Peaks aurait très bien pu revenir comme si le temps n’avait pas évolué depuis 25 ans. Or, David Lynch fait un pied de nez à sa mythologie originelle et porte pour une grande part son attention sur l’artificialité de la reprise qui confine à l’impossibilité de faire retour. Dès lors, moins qu’une avancée du récit comme un ajout supplémentaire à la trame narrative, il faut bien porter son attention sur le mot « The Return » accolé au titre de cette nouvelle saison : tout le défi est de faire retour sans cependant que ce retour prenne les apparences du même. L’utilisation d’effets numériques révèle le devenir image de tout corps, questionnant leur artificialité. Revenir à l’état où l’on se retrouvait 25 ans auparavant, c’est finalement se condamner à perdre son entité corporelle, à devenir une figure mécanique.

« Someone manufactured you » Le manchot, Episode 3

L’identité dans The Return pose problème. Le corps n’est souvent qu’une enveloppe, habitée d’entités maléfiques. L’enveloppe corporelle risque à tout moment de devenir une pure surface ouvrant sur le rien. Autrement dit, nous ne sommes jamais complètement sûrs qu’un corps soit habité d’une âme. Le corps est toujours susceptible de devenir une simple image, qu’on peut reproduire, dupliquer, déformer. Nous pensons retrouver des corps d’il y a 25 ans, mais nous sommes face à des créatures quasi-mécaniques dont les faits et gestes ne correspondent pas aux souvenirs laissés par les personnages. Avant même l’usage de l’effet spécial, les corps sont emprunts de quelque chose de spécial qui nous fait dire que ce ne sont déjà plus complètement des corps. La frontière entre l’image et le corps semble déjà remise en question avant même l’usage du numérique, qui viendra finalement déployer une fonction déjà éminemment présente dans la mise en scène.

Episode 5 : Un gérant de casino à Las Vegas est constamment suivi et assisté de 3 filles qui semblent directement issues de la séquence de casting de Mulholland Drive mais qui ont subi une duplication de leurs corps.

La parfaite ressemblance des coiffures et des costumes gomme l’individualité des êtres. Sans compter que l’immobilité des postures et la fixité des regards créent un devenir statue des corps. Nul effet spécial ici, mais le corps n’apparaît pas moins comme éminemment spécial, entretenant une filiation avec la marchandisation étroitement liée au domaine de la publicité et du cinéma, deux pratiques mettant en exergue des images de corps plus que des corps à l’image. Ce sont finalement ici des figurants qui auraient investi le premier plan. Le figurant est bien cette figure qui se caractérise par la mêmeté et l’absence de consistance. Le premier plan, lieu privilégié où se déploie la figuration de la star (ouverture de Laura d’Otto Preminger) et de l’individualité témoigne ici d’une inquiétante étrangeté dû fait d’une (sur)présence paradoxale.

Photo

Episode 1B« La propreté de leurs visages le dégoûtait. On voyait encore la main savonneuse qui s’était promenée dans les commissures de leurs paupières, qui avait frotté leur lèvres supérieures et gratté les fentes de leurs mentons », Le Procès, Kafka.

Cette citation de Kafka (l’écrivain a son portrait dans le bureau de Gordon Cole) témoigne d’un certain ressenti de spectateur face à la retouche numérique qui vient finalement lisser le visage, gommer les aspérités et les commissures du visage.

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Ici, nous sommes face à un visage porteur d’une étrangeté, en témoigne le clignement des paupières qui acquière une certaine dimension mécanique. On est dans le régime de la « surface de visagéification » , pour reprendre la terminologie deleuzienne, poussé à son point le plus extrême, où le visage ne devient qu’un masque d’une propreté inhumaine. Autre clé de lecture de la séquence donnée par Laura elle-même: « je suis morte et pourtant je vis ». Cette phrase renvoie à un postulat de cinéma, que nous avons essayé d’énoncer en introduction avec le plan de Laura d’Otto Preminger : les acteurs finissent par disparaître mais les images de cinéma acquièrent une éternité. L’usage de l’effet numérique apporte une réflexivité sur le devenir image de tout corps d’acteur. La retouche numérique des visages est bien dans une certaine mesure cette action qui consiste à créer de toutes pièces un masque par dessus le vrai visage. Pierre Buffin, responsable des effets spéciaux de The Return, parle « d’un visage en 3D qui reproduit celui de l’actrice ».

Or, ici, c’est comme si Laura Palmer enlevait son visage retouché numériquement pour finalement ouvrir sur un corps dénué de densité, un corps fait lumière, qui n’est présent à l’image que pour émettre du rayonnement. Le visage qu’elle enlève, c’est aussi cette peau modelée, retouchée par la chirurgie esthétique, cette peau de la star hollywoodienne qui substitue à son vrai corps, un masque, une persona qui a pour unique fonction de produire du rayonnement. La main ridée qui se superpose au visage lisse témoigne de ces deux régimes de peau dont l’industrie cinématographique se fait le (triste) témoignage.

Laura est dès lors une sorte d’être de lumière, son image s’est finalement séparée de son corps (comme chez Otto Preminger). Nous garderons de Laura cette image qui s’inscrit en fondu enchaîné lors du générique. Nous ne voulons pas voir Laura vieillir mais en même temps la retouche numérique ne nous la fait pas complètement retrouver. Le personnage est comme vidée de sa substance, de sa densité d’être. Plusieurs fois Dale Cooper se posera la question avec nous « Etes-vous Laura Palmer ?« . Filmer Laura Palmer dans son corps d’aujourd’hui, ce n’est pas retrouver Laura Palmer, c’est un retour impossible, ou un retour du moins qui suppose de faire table rase du passé, comme en témoignera la fin de la saison.

Crédits : Twin Peaks: the Return, Showtime

 

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