MGMT aux Nuits de Fourvière 2018 : un groupe majeur fidèle à lui-même

Je ne savais vraiment pas quoi attendre d’un concert de MGMT en 2018. Je les avais déjà vus à Lyon en 2010 au Transbordeur, lors de la tournée consacrée à leur deuxième album Congratulations, et je me souvenais d’un groupe peu expressif mais généreux qui parcourait son répertoire avec l’envie de bien faire. Retrouver ce groupe majeur pour moi près d’une décennie plus tard, qui plus est dans le cadre du théâtre antique de Fourvière, s’annonçait comme une expérience très émouvante. Cependant, on n’est jamais à l’abri d’une déception. Il faut dire que la carrière du groupe a été des plus tumultueuses et imprévisibles…

Signés chez la major Columbia dès leur premier album Oracular Spectacular, paru fin 2007, MGMT semblait avoir tout du groupe de pop décalée promis à un succès de grande ampleur, mélangeant avec modernité sonorités synthétiques et organiques, tout en empruntant à l’esprit bien connu du Summer of Love. La poignée de singles extraits de l’album – le satirique “Time to Pretend”, le dansant “Electric Feel” et l’irrésistible “Kids” – s’empara des ondes en 2008, semblant ainsi confirmer ces prédictions. Pourtant, même si effectivement, dans sa première face, Oracular Spectacular enchaînait les mélodies imparables, sa seconde partie s’ouvrait à des ambiances plus sombres et expérimentales, à l’image du kaléidoscopique “Of Moons, Birds and Monsters”. C’est vers cette direction, plus retorse et audacieuse, que le groupe s’est tourné pour Congratulations, merveille de composition pop multipliant les morceaux de bravoure, de l’erratique “Flash Delirium” aux 12 minutes épiques de “Siberian Breaks”. Congratulations reste mon album préféré du groupe, celui où ils ont, à mon sens, cerné tout leur potentiel, et maîtrisé toutes leurs influences. Comment pouvaient-ils rebondir après une telle réussite, surtout lorsqu’on sait qu’ils n’avaient déjà plus l’once de impact commercial de leurs débuts ?

Leur choix fut alors de s’engager sur des chemins encore plus sinueux, en compagnie du producteur d’Oracular Spectacular, Dave Fridmann. Le résultat, plus proche des explorations sonores inédites des Flaming Lips sur Embryonic (2009) et The Terror (2013), également produites par Fridmann, que des flamboyantes envolées disco-funk psychédéliques d’of Montreal, groupe dont on pouvait auparavant rapprocher le duo, s’intitule tout simplement MGMT, et paraît en 2013. Et c’est là que je ne comprends plus vraiment les réactions face au travail du groupe. Ainsi, en plus d’avoir été un échec commercial cuisant, l’album a été reçu très froidement par la critique. Certes, l’album est ardu, notamment dans sa deuxième partie, parfois un peu longuette, où les morceaux s’avèrent particulièrement denses et déstructurés. Cela dit, ce n’est pas Metal Machine Music non plus… Il y a même plusieurs titres vraiment mémorables – l’étrange “Alien Days” d’ouverture, l’hypnotique “Mystery Disease”, l’entraînant mais subversif “Plenty of Girls in the Sea”, ou encore le très drôle “Your Life Is a Lie”. C’est simplement un disque qui requiert plus de temps et d’attention que ses prédécesseurs. Sincèrement, à l’écoute d’un morceau comme “I Love You Too, Death”, vous ne vous dites pas que le groupe a réussi quelque chose de puissamment évocateur, vous ? En tout cas, ça a dû être compliqué de se remettre d’un tel rejet… Pendant plus de quatre ans, on n’a d’ailleurs pas vraiment eu de nouvelles du groupe. Et puis, un beau jour d’octobre 2017, est paru “Little Dark Age”…

Ce morceau fut un choc pour moi. Certes, le groupe revenait sur des territoires plus accessibles, mais pour accoucher d’un brûlot d’anxiété à la fois intime et politique. De ses motifs de basse synthétique irrésistibles, à la performance vocale singulière de VanWyngarden, à mi-chemin entre détachement et agressivité, “Little Dark Age” est une réussite totale, atteignant directement le panthéon de leurs meilleures compositions. Quelques singles supplémentaires sont parus dans les mois suivants, mais j’ai préféré attendre sagement l’album, en réécoutant encore et encore le morceau-titre. Enfin, en février 2018, paraissait Little Dark Age, le quatrième album de MGMT. J’avoue que j’ai été particulièrement surpris par son entrée en matière : “She Works Out Too Much” poursuit dans la direction new-wave entreprise par “Little Dark Age”, mais dans un registre beaucoup plus délirant et léger, abordant une rupture causée par le refus du narrateur de faire plus de sport, comme le lui demande sa bien-aimée. MGMT utilisent souvent l’ironie et la satire dans leurs paroles, mais habituellement avec un réel propos – qu’on pense à la réflexion sur la célébrité de “Time to Pretend”, l’exploration des angoisses de la création de “Flash Delirium”, ou la dénonciation de dynamiques relationnelles et sociétales absurdes de “Plenty of Girls in the Sea”. Ici, MGMT parodie l’obsession du culte du corps, mais sans qu’il n’y est grand-chose auquel se raccrocher émotionnellement. Le morceau sonne comme une version moins inspirée des chansons les plus ouvertement humoristiques du chef-d’œuvre d’Ariel Pink, Pom Pom (2014).

Cela dit, une fois passée cette légère déception, le reste de la première partie de l’album s’avère irréprochable. “Little Dark Age” est suivie par “When You Die”, parfait compromis entre la complexité mélodique de Congratulations et la noirceur de MGMT. “Me and Michael” est une ode douce-amère à l’amitié, dont les interludes de synthétiseurs sont terrassants de mélancolie. “TSLAMP” – acronyme de “Time Spent Looking at My Phone” – dépasse la critique évidente de notre utilisation des nouvelles technologies pour devenir une radiographie lucide de la solitude contemporaine et de notre besoin de combler continuellement un vide émotionnel. La seconde partie de l’album est plus subtile et moins immédiate, à l’image de la construction d’Oracular Spectacular, mais contient tout de même quelques trésors, en particulier le duo de clôture “When You’re Small” et “Hand It Over”, qui atteint une certaine plénitude en retournant vers des influences plus psychédéliques.

Little Dark Age est une réussite : MGMT se refait une santé en investissant leur maîtrise de l’atmosphère acquise au fil de leurs expérimentations dans des compositions plus resserrées. Certains moments sont réellement inoubliables : le refrain de “TSLAMP”, par exemple, m’obsède depuis la sortie de l’album. J’avais peur de ne pas retrouver le frisson que m’apporte la confection méticuleuse et précise d’un tel album en concert. MGMT allaient-ils me surprendre ? Que vaut la tournée Little Dark Age finalement ?

En première partie de leur passage à Lyon, on a eu droit à Cola Boyy, étrange personnage posant sa voix androgyne sur des instrumentaux dansants hérités des périodes disco et funk. Le bougre était accompagné pour ses concerts français par le charmant bassiste et claviériste Nit et le survolté batteur Ricky Hollywood, deux des talentueux musiciens du live band de Juliette Armanet, bienfaitrice nationale qui s’est produite dans le même cadre quelques semaines auparavant. Comme quoi, on n’échappe pas à la nouvelle scène française branchée, même avant un concert de MGMT… Reste que la musique de Cola Boyy, si elle n’est pas désagréable, ne laisse pas une impression des plus mémorables… Les problèmes au niveau des balances n’ont pas aidé à l’immersion, et j’espérais vraiment que ces soucis n’entacheraient pas la performance de MGMT, même si l’énergie palpable du public laissait présager le meilleur. Une petite demi-heure après, alors que le soleil se couchait sur la colline de Fourvière, MGMT sont enfin arrivés, choisissant l’intemporel “Time to Pretend” pour débuter la soirée. Le public était aux anges, et le groupe faisait de son mieux, mais malheureusement, un problème de taille se posait déjà : on n’entendait pas les claviers de Ben Goldwasser, pourtant centraux pour ce titre-là. Certains spectateurs ont commencé à crier “les balances” ou “plus fort” en espérant être entendus dès la fin de cette ouverture. Néanmoins, j’ai eu l’impression que les erreurs de mixage étaient bien moins perceptibles sur les morceaux suivants. Sans réelle surprise, le concert a tourné quasi-exclusivement autour de Little Dark Age et d’Oracular Spectacular. J’ai été agréablement étonné par la réaction extatique du public aux singles du nouvel album. Entendre des morceaux aussi lucides et sombres que “Little Dark Age” ou “When You Die” repris en chœur par un tel nombre de personnes, c’était assez subjuguant. Évidemment, les chansons de MGMT ne brillent pas en concert avec la même finesse que sur les versions studio. Le soin apporté à la production et à l’atmosphère étant l’un des points centraux de la musique du groupe, et le son n’étant pas à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer à Fourvière, forcément, il y a eu une certaine déception. Reste que l’ambiance était là, et que la mise en scène de la tournée a tenu ses promesses.

Sans doute conscients de leur manque de charisme et de leur énergie relative en concert, MGMT a tenu à travailler à la fois l’aspect visuel, avec des animations toutes plus barrées les unes que les autres, et les transitions entre les chansons, accordant ainsi beaucoup d’espace à leurs musiciens de tournée. De ce point de vue, leur concert est d’une redoutable efficacité. Contrairement au ressenti que j’ai eu face à Feu! Chatterton, qui sacrifiaient la fidélité à l’atmosphère de leur dernier album pour se concentrer sur l’énergie et la communion avec le public, MGMT cherche à retranscrire l’histoire que raconte Little Dark Age sur scène, quitte à parfois perdre un peu un public qui, ici, bouillonnait de plus en plus d’énergie retenue. Quand ont retentit “Electric Feel” et, plus étonnamment, “Me and Michael”, j’ai vraiment ressenti l’envie du public, au moins dans la fosse, de profiter au maximum de ce moment. Lorsqu’après une heure de concert, MGMT ont laissé s’échapper leur classique ultime, la pluie de coussins traditionnelle des Nuits de Fourvière a pris une ampleur que je n’avais jamais vue. Il faut dire que “Kids” est bel et bien un morceau iconique… En faisant durer le fameux pont électronique beaucoup plus longtemps que prévu, le groupe a attisé l’impatience du public, qui a laissé éclater tout son bonheur sur le dernier refrain. Reste que l’intensité du lancer de coussin a été telle que les techniciens n’arrivaient plus à faire fonctionner les synthétiseurs de Goldwasser avant le rappel prévu… On a donc dû attendre un long, très long quart d’heure avant que ne puisse revenir le groupe.

On le sait, le temps est compté aux Nuits de Fourvière, et le concert doit être fini quelques minutes avant minuit. On a vraiment eu peur que le groupe ne revienne pas, et une bonne partie du public présent dans les gradins s’est empressé de partir, tandis que quelques spectateurs continuaient de lancer des coussins sur la scène, attisant sans doute encore plus le stress des techniciens. Finalement, MGMT ont pu revenir, concluant leur concert d’un rappel d’une vingtaine de minutes inespéré. Même si l’énergie de la fin du set avait eu le temps de bien retomber avec ces problèmes techniques, “The Youth”, autre classique d‘Oracular Spectacular, a été chanté à l’unisson. Le groupe a surpris une dernière fois en offrant en clôture un “Siberian Breaks” parfaitement interprété. C’est fou de voir les multiples métamorphoses de ce sublime morceau aussi bien retranscrites en concert… Cette dernière note a dissipé les quelques déceptions de la soirée.

Finalement, la seule réflexion qui m’est venue à la sortie de ce concert, c’est que MGMT y furent fidèles à eux-mêmes. Même s’ils ont travaillé toute leur carrière avec une major, ils ne se sont jamais vendus, et ils ont continué à tracer leur voie singulière et imprévisible. Je suis heureux qu’avec Little Dark Age, le groupe ait semble-t-il réussi à retisser des liens forts avec son public, et peut-être avec un nouveau public, je l’espère prêt à accepter dorénavant leurs prochaines créations. Même si “Hand It Over” n’a pas été jouée, c’est la sérénité conclusive de ce morceau de Little Dark Age qui me reste en tête en y repensant : MGMT semblent avoir trouver un moyen de se sortir de leur « petite phase sombre ».

Illustration : Columbia Records

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