Le Gang des bois du temple : la beauté du jour

Critique de Le Gang des bois du temple de Rabah Ameur-Zaïmeche (sortie 2023)

« Le Gang des bois du temple a peut-être commencé par le récit, entendu enfant dans la cité des Bois du Temple, à l’endroit même où des voyageurs du XIIIème siècle avaient été dévalisés et ligotés, puis délivrés par un ange. Le temps a passé, et j’ai pensé à ce GANG comme un hommage au film noir et aux quartiers populaires. En nous inspirant d’un véritable fait divers, nous avons tissé une série de situations qui ont plongé nos personnages dans un présent indéfini au milieu d’une époque trouble et chaotique. […] Quand les brigands ne sont pas forcément ceux que l’on croit, il arrive qu’un ange fasse sauter un rouage des rapports de domination où l’argent est roi, et libère un espace poétique dans l’engrenage fermé des déterminismes et des destins. » Rabah Ameur-Zaïmeche

Je ne connaissais pas le cinéma de Rabah Ameur-Zaïmeche. Je sais maintenant qu’il fait partie des cinéastes qui comptent et compteront à l’avenir dans le cinéma français. Il y a juste à attendre cette étincelle, souvent hasardeuse qui réussira à lui donner une visibilité, celle-là même qui lui manque cruellement tant ce qui se dessine ici à peu d’équivalent dans le paysage contemporain.

Peu d’équivalent ? Non pas exactement : se dessine tout de même une filiation lointaine, un art à la Pasolini qui s’intéresse à la convocation des mythes, à la survivance de personnages lointains inscrits dans notre patrimoine culturel. S’impose surtout un ralliement politique à une école de cinéastes qui refuse catégoriquement la logique dramaturgique. Les deux principales conséquences d’un tel refus sont une logique esthétique de la scène et l’absence de psychologie dans la construction des personnages. La matière du récit garde quelque chose du processus foncièrement aléatoire et réversible du montage. À tout moment, la forme finale aurait pu être autre. Cela ne signifie pas que Rabah Ameur-Zaïmeche ne travaille pas en amont son scénario de manière précise, ni que son tournage est une fête de l’improvisation et ne répond pas à une préparation extrêmement minutieuse. Mais par le travail conscient et réfléchi d’un refus de la nécessité dramatique, la forme finie de l’oeuvre fait état de l’inclusion et la possibilité de penser un non-fini de l’oeuvre qui touche encore une fois au principe même du montage.

Pourtant, du fini, il y en avait clé en main avec ce fait divers contemporain : en 2014, une bande de braqueurs de Clichy-sous-bois réussit une opération commando à haut risque en s’attaquant au convoi d’un prince saoudien. Mais l’attention du réalisateur a été retenue par l’improbable collage, géographique et social, entre un prince saoudien et une banlieue populaire française. Un hiatus, une fracture, qui amène tous les récits possibles et déjà des images-mythes qui déjouent l’assignation d’un lieu à un territoire unique (la banlieue), l’assignation d’un fait divers à un simple rapport de force (braqueurs contre élite sociale).

Des images-mythes qui restent à l’image de la figure du prince saoudien, réduite à quelques accessoires simples – un foulard avec des motifs en damiers rouges et blancs appelé shemagh – et qui au sein d’une histoire et d’une inscription géographique si contemporaines font coexister en nous des irréconciliables : un déguisement traditionnel et en même temps une démonstration outrancière d’un luxe indécent, des rapports ancestraux de féodalité et de domination et en même temps des barres d’immeubles à l’horizon lointain d’une démocratie qui a toujours prôné l’habitat vertical et collectif. Depuis un fait divers se reflète toutes les contradictions de la géopolitique mondiale telle qu’elle s’est construite en Occident. Que faire de tous ces irréconciliables ?

Là où les politiques préfèrent lisser les contraires en un tout uniforme, faire comme si nous vivions dans un temps et un monde uniques, ayant mis derrière soi des moeurs d’un autre temps, c’est au cinéma de les déployer dans toute leur complexité, de montrer qu’il y a des dominations millénaires qui perdurent et la possibilité toujours renouvelée d’inventer des épopées rejouant encore et toujours le même rapport des faibles – les contrebandiers, les brigands, les déclassés – face aux princes, aux nobliaux, aux privilégiés. C’est ce que fait Le Gang des bois du temple, dont le titre déjà anachronique, annonce un certain nombre de déplacements vis-à-vis et contre ce que la critique contemporaine a si mal nommé « le film de banlieue ».

On peut réduire ce programme de sape à quelques idées fortes qui nous font repenser et critiquer le cinéma français actuel : l’accent mis sur des communautés plutôt que des individus- des groupes d’hommes qui s’agrègent et qui sont porteurs de mêmes valeurs. Comme autour d’un bar PMU – lieu si peu représenté au cinéma – où prend forme un quotidien sans autre enjeu dramatique que celui de montrer comment concrètement des hommes partagent des manières communes d’habiter et de vivre dans un espace. Tout laisse à penser que le film donne à voir un temps d’avant la société capitaliste où la communauté prendrait en charge la question de la survie individuelle avant d’être disloquée à son tour, broyée par la grande machine invisible qui rétablirait un ordre immuable – celui des dominants et des dominés.

La grande force de Rabat Ameur-Zaïmeche est de ne jamais réduire ses personnages à un discours social en tissant tout un réseau inconscient de figures mythologiques : les brigands contre le prince et cette figure de l’Ange – mentionné déjà par la citation du réalisateur mis en exergue au début de cet article. Le film, d’ailleurs, s’ouvre sur celui-ci : un ancien militaire, Monsieur Pons, sort sur son balcon le temps de griller une cigarette. Dans le hors-champ de la scène, réside un corps mort, celui de sa mère venant tout juste de rendre l’âme et que nous découvrons lors de la séquence suivante. Madame Pons, magnifiée par son absence, un personnage que nous aurions aimer connaître, celui de la grand-mère intouchable appréciée par tous parce qu’elle partage sa recette de crêpe, donnant sans attendre de recevoir, mais morte avant que le film ne commence. Et cette décharge émotionnelle – très étonnante car arrivant si tôt dans la narration – advient par la performance d’une chanson, portée par la voix d’une autre vielle dame debout dans l’église, la chanteuse Annkrist d’origine brestoise, qui aura eu son heure de célébrité dans les années 70 avant de tomber dans l’oubli suite à un grave accident de la route qui mettra un terme à sa carrière. Du tremblement des mains au timbre fragile de la voix, là aussi un transfert de l’émotion : d’une chanteuse vers un personnage fictif, le temps d’une chanson qui vient prendre en charge tout ce que nous ne verrons pas – la densité d’une vie qu’aucune écriture narrative ne peut circonscrire.

Cette logique de la scène, du déplacement émotionnel, permet de court-circuiter ce qui traditionnellement alourdit toute narration. Et tout le film avance comme ça, par bond elliptique d’une scène à l’autre, pour aller capter, attraper serait plus juste, quelque chose comme un sens de l’instant où à chaque fois l’enjeu est moins un apport supplémentaire d’informations que le rendu émotionnel de rapports humains qui, comme dans la vie, sont des rapports d’omission, de non-dits, de solidarité invisible entre les êtres et qui à la fin font malgré tout communauté.

Et Monsieur Pons, l’Ange du récit, est un personnage à part, à la marge des autres. Depuis son balcon, son regard panoptique embrasse le territoire et ses habitants – premier plan du film. Il ne fait pas vraiment partie du gang et pourtant il appartient à cette même communauté de valeurs. À la fin du film, il prend sur lui le destin communautaire, la charge de tous les autres, de tous ceux qui sont morts sous les balles des hommes du Prince. Aucune vraisemblance dans cette vengeance accomplie comme un ultime caprice du destin, aucune vraisemblance pour qui s’en tient à la logique des causes et des effets. Mais pour celui qui croit encore à la puissance des récits mythologiques, à cette histoire séculaire des faibles contre les forts, comprendra alors la nécessité d’intervention d’un Ange qui fait sauter les dernières barrières du sens, celles qui scénaristiquement et sociologiquement enferment les individus et empêchent la possibilité d’offrir un espace poétique où l’argent ne serait plus roi.

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