Chroniques Cinéma 1 : Festival Lumière 2022

Notre retour sur le festival Lumière 2022 nous permet d’initier une nouvelle formule pour le webzine : les chroniques de la semaine. Celles-ci viendront rendre état régulièrement de l’actualité des (res)sorties culturelles et autres découvertes que nous faisons en complément de nos autres textes critiques et articles (dont la publication hebdomadaire est de fait plus difficile de notre côté). En espérant que cette formule conviendra à nos Lecteur.rice.s.

Le festival Lumière est de toute évidence l’événement cinématographique le plus massif et éclectique que l’on puisse proposer dans une ville comme Lyon, mais c’est également le plus frustrant. Avec plus de 150 films, diffusés chacun une poignée de fois dans diverses salles de la ville et de l’agglomération sur une petite semaine, le festival a de quoi provoquer, même chez les cinéphiles les plus endurcis, une boulimie qui peut facilement mener à l’indigestion. La fatigue et la lassitude s’accumulent rapidement lorsqu’on se doit d’enchaîner les séances, de passer d’un cinéma à l’autre et d’affronter les transports, la foule et des présentations de films pas toujours fraîches. Puis l’on sait que de toute manière, on ne pourra pas voir tout ce que l’on voudrait, en sentant bien que la grosse machine de Thierry Frémaux vise à maintenir coûte que coûte les apparences séduisantes de l’usine à rêves plutôt que de provoquer des chocs émotionnels et intellectuels aux âmes nichées en salle. Malgré tout, comme on nous fait l’amabilité d’accréditer gratuitement une petite structure bénévole comme la nôtre, l’occasion est trop belle pour ne pas en parler, surtout lorsqu’on voit bien que le festival provoque un sursaut de fréquentation des salles, ce qui n’est jamais négligeable en cette période troublée, quoi qu’on pense des politiques culturelles en place dans notre pays.

Nous avons pu découvrir une petite vingtaine de films lors de cette semaine de fête lyonnaise du cinéma. On a dédié une bonne partie de notre attention au cinéma de Sidney Lumet, cinéaste américain majeur célébré en marge des grandes rétrospectives consacrées à Tim Burton, qui était cette année l’artiste récompensé par le prix Lumière, et Louis Malle, dont de nombreux films viennent d’être restaurés. Un nouvel article sur Lumet sera bientôt disponible sur le site – vous pouvez en attendant retrouver le texte que nous avions rédigé sur son Network (1976) à l’occasion de la projection du film à l’Aquarium Ciné-Café en début d’année. Si l’on sort du cinéma de Lumet, cela nous laisse une revue d’une dizaine de films à effectuer, un échantillon finalement très réduit mais, on peut l’espérer, représentatif de la variété de ce que l’on pouvait voir au festival.

The Long Night (1947), réalisé par Anatole Litvak

Crédits : StudioCanal

En marge des présentations de titres très établis du cinéma classique hollywoodien comme Casablanca (1942), Certains l’aiment chaud (1959) et Psychose (1960), on pouvait découvrir cette année au festival The Long Night, un film noir méconnu restauré pour l’occasion et mettant en vedette Henry Fonda – auquel la diffusion, dans le cadre de la rétrospective Sidney Lumet, de 12 hommes en colère (1957) et de Point limite (1964) rendait également hommage. Réalisé par Anatole Litvak, cinéaste d’origine ukrainienne qui a notamment tourné en France avant de s’installer aux États-Unis à la fin des années 1930, The Long Night est le remake d’un célèbre film de Marcel Carné, Le jour se lève (1939). Litvak en fait un récit proprement américain sur la lutte sociale et l’affrontement de la vérité et du mensonge dans une ville anonyme.

Fonda incarne avec éclat la décence prolétaire, progressivement traversée par la frustration et la confusion de classe. Il est entouré par Barbara Bel Geddes, future héroïne du Caught (1949) de Max Ophüls, tout en tristesse retenue et en rêverie lointaine, et par l’excellente Ann Dvorak, très émouvante dans son rôle de femme combative mais négligée. L’antagoniste interprété par Vincent Price subit une caractérisation chargée à la limite de l’excessif : dans le monde créé par Litvak, les personnages ont une fonction symbolique importante. La photographie sublime du vétéran Sol Polito, alors en toute fin de carrière, donne une expressivité rare au noir et blanc, et de la matérialité à la vie des protagonistes en insistant sur les objets, qui sont autant de révélateurs de l’âme. Enfin, bien aidé par la partition de Dimitri Tiomkin, compositeur également d’origine ukrainienne qui emprunte ici son thème principal à la Septième de Beethoven, The Long Night parvient à dégager une puissance lyrique qui manque parfois au genre très codifié et déterministe du film noir.

Dementia (1955), réalisé par John Parker

Crédits : Arcadès / Potemkine Films

Cette année, le représentant américain pour la section récurrente du festival nommée « Trésors et curiosités » était Dementia, un conte horrifique aux lourds relents psychanalytiques d’un peu moins d’une heure. Seule réalisation de son auteur John Parker, produite dans une grande indépendance et inspirée par les rêves de sa secrétaire, Adrienne Barrett, également interprète principale, le film est une rareté qui a probablement été appréciée par tout un pan de la contre-culture des années 1960 et 1970, tant on en retrouve des échos dans une œuvre comme Le Carnaval des âmes (1962) ou dans les premiers travaux de Lynch. Le film, tel qu’on nous le présente aujourd’hui, s’ouvre d’ailleurs sur un texte de présentation élogieux de Preston Sturges, l’audacieux scénariste et réalisateur de comédies comme Les Voyages de Sullivan (1941), Madame et ses flirts (1942) ou Miracle au village (1943).

Dementia a l’atout non négligeable d’être une proposition horrifique sincère et originale, qui ne cherche absolument pas à appuyer sur les désirs voyeuristes du public comme le fera le cinéma d’exploitation dans les décennies suivantes. Son absence complète de dialogues, son insistance sur des peurs spécifiquement féminines, et son ambiance anxiogène expliquent sûrement que Dementia ait été aussi peu considéré à son époque. Terminé en 1953, le film est resté invisible deux ans pour cause de censure, avant de sortir avec quelques coupes ; en 1957, le film est racheté et subit l’ajout d’une narration en voix off, avant de ressortir sous le titre Daughter of Horror. La version restaurée qu’on peut découvrir aujourd’hui – parue physiquement en France chez l’éditeur Potemkine Films et déjà diffusée en 2021 au festival lyonnais Hallucinations Collectives – permet de redonner à Dementia une place méritée dans la généalogie du cinéma horrifique américain, même si le film a sans doute perdu avec le temps de sa puissance subversive, que ce soit esthétiquement ou thématiquement.

Le Passager de la pluie (1970), réalisé par René Clément

Crédits : StudioCanal

Chaque année, le festival cherche à mettre en lumière, souvent à travers de nouvelles restaurations, des films méconnus du patrimoine français. Logiquement, avec l’héritage contrasté de notre pays en particulier au sein du cinéma se voulant populaire, il est assez facile de tomber sur des objets franchement dispensables. L’an passé, nous avions ainsi pu voir les atterrants Martin Roumagnac (1946), avec le couple Dietrich-Gabin, et La Loi du nord (1943), avec Michèle Morgan. Cette fois-ci, c’est un film plus tardif qui s’est révélé très décevant : Le Passager de la pluie, présenté dans le cadre de l’hommage rendu à Marlène Jobert. Difficile de croire qu’on ne pouvait pas trouver dans la carrière – relativement courte mais plutôt dense – de l’actrice, de film plus intéressant à diffuser que ce thriller bancal à la tonalité incertaine, au rythme inexistant et aux tentatives de profondeur qui tournent vite à l’embarrassant.

Le choix du festival vient probablement du fait que le film soit vendu sur le face-à-face entre Jobert et Charles Bronson, mais l’on déchante très vite lorsqu’on comprend que ce dernier, qui semble pourtant beaucoup s’amuser, va être doublé en français durant tout le film, avec évidemment un accent américain épouvantable. Quant à Jobert, elle se retrouve avec un rôle de femme au foyer martyrisée, violée au bout de quelques minutes de film, puis frappée à répétition durant le reste du récit, flanquée d’un mari violemment possessif et d’une mère rongée par l’alcoolisme, jouée avec tout de même un talent certain par Annie Cordy. René Clément, en cinéaste généreux bien de son temps, n’hésite pas à érotiser son actrice, bien que son personnage multiplie les réactions enfantines, le film se référant explicitement à Alice au pays des merveilles. On peut probablement attribuer la dimension erratique du film au scénariste, le romancier Sébastien Japrisot, qui se perd dans des circonvolutions incompréhensibles et des dialogues à l’humour douteux. Amateurs des errements les plus lunaires du cinéma français, Le Passager de la pluie vous tend les bras !

Buck and the Preacher (1972), réalisé par Sidney Poitier

Crédits : Columbia / The Criterion Collection

Présenter Buck and the Preacher était l’occasion pour le festival Lumière de rendre hommage à Sidney Poitier, l’une des premières stars noires du cinéma américain, disparu en tout début d’année. Ce film étonnant, sa première réalisation, fut produit quelques années après ses derniers gros succès Dans la chaleur de la nuit, Devine qui vient dîner et Les Anges aux poings serrés, trois films sortis en 1967 qui mettent en scène la possibilité d’une réconciliation raciale dans un pays pourtant gangréné par la discrimination et les inégalités. Buck and the Preacher ne se base pas sur cet imaginaire du compromis et du pardon avec l’Amérique blanche, même si Poitier, qui joue également le rôle principal, garde son image de héros exemplaire et stoïque. Face à lui, le formidable Harry Belafonte propose une partition plus contrastée, même si son personnage se révèle moins égoïste qu’il n’y paraît.

L’intrigue déplace un postulat de western classique – un groupe de personnes doit voyager difficilement à travers les grands espaces déserts – en ancrant l’action dans les années suivant la guerre de Sécession, lorsque d’anciens esclaves cherchaient un endroit où ils pourraient vivre librement. La menace vient de propriétaires sudistes sans scrupules voulant rétablir l’ordre social qu’ils considèrent naturel. Poitier met l’accent sur la violence symbolique et physique des blancs envers les noirs et en profite même pour tendre la main aux populations indiennes, bien qu’il ne creuse sans doute pas assez cet aspect. Le film vaut surtout pour sa mise en avant d’enjeux socio-politiques mal connus, mais garde un charme certain avec son rythme soutenu et sa facture de série B proche du savoir-faire hollywoodien des années 1950 : Buck and the Preacher vaut en somme bien la peine d’être redécouvert.

Batman, le défi (Batman Returns, 1992), réalisé par Tim Burton

Crédits : Warner Bros.

Sans doute le film le plus violent et pessimiste de Tim Burton – égalé seulement par son adaptation déglinguée de Sweeney Todd, la comédie musicale de Stephen Sondheim –, Batman, le défi est aujourd’hui un témoignage déchirant d’une époque révolue du cinéma hollywoodien, où la recherche du profit corporatiste passait encore par l’accord d’une liberté de création aux artistes. Porté par les prestations sidérantes de Michelle Pfeiffer et Danny DeVito, qui transfigurent les personnages de Catwoman et du Pingouin en produits accablants de la marginalisation sociale, cette suite réduit au strict minimum la place du héros dans le récit. Plus ambigu que jamais, le Batman de Burton et Michael Keaton devient le simple reflet des figures vengeresses qu’il affronte, tandis qu’un capitaliste maléfique – pléonasme ? – campé par Christopher Walken tire les ficelles et sème le chaos. Restant dans un certain flou politique récurrent chez Burton, le film ne manque pourtant pas d’audace ou de panache, et prend peu à peu la forme d’un conte désenchanté et amer, qui peut encore émouvoir par surprise jusqu’aux spectateurs les plus endurcis.

Sleepy Hollow (1999), réalisé par Tim Burton

Crédits : Paramount / ESC

Sleepy Hollow constitue l’avènement du Tim Burton que l’on connaît – et que l’on conspue généralement – aujourd’hui : le cinéaste à qui l’on prêtait auparavant une défense touchante des personnalités sortant des normes sociales est devenu alors un chantre du spectacle, tout entier dédié à la formation d‘univers visuellement impressionnants, desquels est absenté le plus souvent un regard singulier, qu’il soit critique ou amusé. Pourtant, cette adaptation très libre de la nouvelle La Légende de Sleepy Hollow (1820) de Washington Irving reste un objet séduisant, grâce à la photographie lugubre mais contrastée d‘Emmanuel Lubezki et à la mise en scène appliquée et dynamique de Burton. L‘atmosphère somptueuse qui en résulte emprunte autant à l‘épouvante gothique des productions Hammer qu‘au fétichisme meurtrier du giallo et du slasher, le film étant rythmé par des mises à mort bien servies par un découpage impeccable. Au milieu du déchaînement technique et de la confusion thématique de l‘ensemble – qui explore avec un certain volontarisme la question des croyances et du fanatisme avant de se tourner un peu lâchement du côté du whodunit –, un beau rôle de blonde impétueuse est confié à la très jeune Christina Ricci, qui s’en sort avec les honneurs et semble confirmer que le cinéma de Burton conservait alors un cœur battant.

Crédits : Paramount

Dans le cadre du festival, nous avons également pu voir La Petite (Pretty Baby, 1978) et Larry Flynt (The People vs. Larry Flynt, 1996) qui, s’ils ne manquent pas de qualités artistiques, nous ont surtout intéressé pour leur représentation à la limite de l’exploitation de la nudité féminine dans le cadre d’un cinéma qu’on qualifie généralement d’auteur, ce qui pourrait bien nous donner un sujet pour un prochain article…

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