Tenet : le point de non-retour pour Christopher Nolan

Critique du film Tenet, réalisé par Christopher Nolan, en salles depuis le 26 août

NB : Ce texte révèle certains éléments de l’intrigue du film, y compris de son dernier tiers.

Ce mercredi 26 août sortait Tenet, le onzième long-métrage événement de Christopher Nolan. Le cinéaste, porteur de la double nationalité britannique et américaine, est devenu en une vingtaine d’années le plus populaire et influent des réalisateurs travaillant au sein du système hollywoodien. Nolan se voit ainsi régulièrement accorder toute la latitude pour mettre en scène des projets audacieux et originaux – au point que ses films soient qualifiés de « blockbusters d’auteur ». Cette formule presque oxymorique désignerait donc des films capables de mêler les obligations de spectacle et de rentabilité des projets de studios à gros budget et l’expression personnelle d’un artiste singulier, au style et aux thématiques qui lui sont propres.

On peut penser à d’autres exemples de « blockbusters d’auteurs », des films de Steven Spielberg et de James Cameron, à ceux, au succès certes beaucoup plus irrégulier, de Guillermo del Toro ou des Wachowskis. Cependant, Nolan fait figure d’exception, notamment parce que ses films sont vendus sur une notion d’intelligence, voire de complexité, qui ferait défaut aux autres blockbusters, et légitimerait sa position d’auteur tout-puissant, dans une acception qui dépasse largement l’artistique. Pourtant, avec Tenet, le cinéaste semble avoir été trop loin, comme en atteste une réception d’ores et déjà en demi-teinte, qui reproche au film l’incompréhensibilité de son scénario et l’illisibilité de ses principes visuels. Comment peut-on donc comprendre ce nouveau geste de cinéma aussi radical que bancal ? Que cherche à nous dire Tenet et que nous apprend-t-il du regard de cinéaste de Nolan et peut-être même de l’industrie qui l’a produit ?

Un film conceptuel fascinant mais désincarné

John David Washington et Robert Pattinson dans Tenet

Dernier avatar de l’obsession presque monomaniaque de son auteur pour la manipulation du temps, Tenet se veut à mi-chemin entre le film d’espionnage, dans sa forme popularisée par les sagas James Bond et Mission impossible, et la science-fiction quasi-abstraite dans la lignée d’Inception et Interstellar, précédents succès de Nolan. Le film suit un protagoniste sans nom chargé par une mystérieuse organisation internationale – plus ou moins définie par le terme « tenet », palindrome qui signifie « précepte » ou « principe » en anglais – d’enquêter sur la possibilité d’une guerre au potentiel de destruction encore inédit. Sur ce postulat d’espionnage assez classique, Nolan greffe un pur concept de science-fiction : celui de l’inversion du temps.

Ce sont d’abord des objets – a priori des vestiges d’une guerre du futur – qui s’avèrent posséder cette particularité. L’exemple qui nous est notamment présenté est celui de balles qui reviennent dans le canon du pistolet au lieu d’en sortir. Puis, on s’en doute, c’est au tour de figures humaines d’inverser leurs trajectoires dans le temps à l’aide d’un portail dont le fonctionnement nous restera obscur. Autour de ce principe d’inversion, Nolan articule toute sa mise en scène et son récit, disséminant des indices visuels en plus des dialogues d’exposition pour nous indiquer qui se dirige dans le sens temporel qu’on connaît et qui voyage à rebours.

Cependant, ce concept qui donne au film une dimension onirique plus prégnante que dans Inception, quand bien même l’action se déroule ici apparemment dans une seule et unique réalité, se révèle complètement contre-intuitif dès lors que les points de vue se multiplient et que le montage alterné s’accélère. La dernière demi-heure est ainsi quasiment illisible, tant les informations à décoder dans le cadre sont nombreuses, souvent contradictoires, et s’enchaînant à un rythme effréné.

John David Washington et Robert Pattinson sur le tournage de Tenet

La fascination, bien présente chez le spectateur face à des plans larges d’une réelle grâce et d’une étrangeté parfois surprenante – on pense à cette furtive vision des protagonistes s’introduisant dans une immense tour à Mumbaï par un saut à l’élastique nocturne –, à une photographie bleutée et désaturée qui rend compte d’un monde tendant à l’abstraction et à la déshumanisation, ou encore à un montage extrêmement dynamique et accompagné par une musique stridente et anxiogène, se mue inévitablement en confusion devant des séquences spectaculaires dont les rouages narratifs nous échappent progressivement. Cette sensation de perte de repère est renforcée par un découpage de l’action qui ne semble pas maîtrisé, et parfois même pas pensé.

Si l’on se remémore facilement des souvenirs de la fusillade centrale de Heat de Michael Mann lors de la séquence autoroutière de Tenet, c’est plutôt du côté de Michael Bay, et son sens du plan recherchant un effet immédiat et détaché d’un montage cohérent travaillant la causalité des images, que penche finalement le film. Et là encore, Nolan n’atteint pas le sens de l’emphase et de la sublimation iconique que l’on ne peut pas enlever au réalisateur d’Armageddon et de Bad Boys II, préférant une forme de claustrophobie, filmant froidement des environnements géométriques et impersonnels.

John David Washington sur le tournage de Tenet

Finalement, avec Tenet, Nolan réalise un « blockbuster de niche », destiné à ses admirateurs convaincus qui seront heureux de dénouer un maelstrom narratif rivalisant d’incongruités scénaristiques et esthétiques, à défaut d’adopter une véritable rigueur formelle. Le cinéaste impose un modèle de film à grand spectacle où le conceptuel noie l’émotionnel jusqu’à dépouiller ses personnages principaux – incarnés pourtant avec malice et plaisir par John David Washington et Robert Pattinson – de toute motivation clairement établie, et où la constance de dialogues aussi explicatifs que retors dans leur écriture remplace la jouissance de la forme esthétisée en perpétuel mouvement.

Tenet n’est pas si éloigné de Dunkerque, autre pur film conceptuel mettant implacablement en scène des petits soldats privés d’intériorité en prise avec des événements qui les dépassent. Seulement ici, Nolan s’intéresse à des figures qui sont, en fin de compte, presque toutes capables de maîtriser la situation qu’elles essaient de démêler, se délivrant ainsi de conséquences fâcheuses, enjeux purement humains que la plupart des œuvres comparables ne se permettent pas d’évacuer. Dans ces circonstances, que Nolan peut-il bien dire de notre expérience humaine ? Comment peut-on encore se sentir concerné par cet objet en vase clos auto-satisfait par sa vaine et presque malhonnête virtuosité ?

Elizabeth Debicki, seul cœur battant d’un projet manquant d’humanité

Elizabeth Debicki et Kenneth Branagh dans Tenet

S’il y a bien une critique qui revient régulièrement concernant les faiblesses de caractérisation des films de Nolan, c’est bien celle qui concerne son traitement des personnages féminins. Souvent sources de traumatismes ou de désillusions pour des compagnons qui les ont perdues avant que le récit ne débute – Memento ou Inception – ou vont les perdre au cours de l’intrigue – Le Prestige ou The Dark Knight –, les femmes chez Nolan peuvent même tomber dans le cliché très James Bond de la séductrice manipulatrice et agent double – on se souvient de la désastreuse antagoniste incarnée par Marion Cotillard dans The Dark Knight Rises. Sans doute soucieux de prendre cette réserve à revers, Nolan a écrit dans Tenet l’un de ses personnages féminins les plus ouvertement combatifs, tout en gardant une vulnérabilité poignante, seul cœur émotionnel d’un film dénué de chaleur.

Confié à l’australienne Elizabeth Debicki, le personnage de Kat est certes défini en grande partie par son rapport à son mari, trafiquant d’armes richissime et prédateur mégalomane qu’elle n’aime plus, et dont elle est prisonnière. Ce salaud terrifiant à l’arrogance démesurée, incarné par Kenneth Branagh avec la désinhibition qu’on lui connaît, décide ainsi des moments où elle peut voir son fils, assassine ses amants et la menace de toutes sortes de sévices si elle lui désobéit.

Figurer de manière aussi frontale une relation abusive aujourd’hui dans un blockbuster n’a évidemment rien d’anodin – on peut même y voir une récupération opportuniste des enjeux féministes de l’ère post-Me Too. Il s’agit d’ailleurs du seul véritable rapport humain périphérique à l’intrigue principal qui est réellement traité, bien qu’il manque d’une incarnation cinématographique, comme beaucoup trop d’éléments du scénario. Le personnage de Kat permet donc à Nolan d’ajouter des enjeux humains à un film qui souffre de leur absence, mais il donne surtout à Debicki la possibilité de montrer l’étendue de ses capacités.

Elizabeth Debicki dans Tenet

Femme accomplie s’étant retrouvée enchaînée, épouse meurtrie se rêvant en mère protectrice et aimante, Kat est un personnage désespéré, auquel Debicki apporte toute sa force, mêlant peur, colère, détresse et courage, notamment par une gestion du regard extrêmement fine et subtile. Par cette partition très aboutie, associée à une grâce et un charisme déjà impressionnants, Debicki parvient même à déjouer les facilités et les inconsistances de l’écriture de son personnage, comme sa confiance aveugle dans ce protagoniste qu’elle ne connaît pas, ou la quasi-absence à l’écran d’un fils auquel les paroles de Kat la raccrochent constamment, mais qui devient presque un MacGuffin équivalent aux artefacts que doivent récupérer les héros.

Aboutissement inattendu de ce cœur émotionnel, le dernier plan du film se concentre sur Kat et son fils, enfin libres de marcher ensemble vers un futur qu’on imagine radieux. Nolan est donc bien conscient que le centre de son film est ici, comme si ses 2h30 surplombantes et boursouflées de métrage ne visaient en réalité qu’à réunir une femme et son fils. Heureusement qu’il a pu compter sur la puissance de son actrice pour détourner son film de sa voie toute tracée et lui donner enfin un peu de corps et de cœur.

La politique de la fuite en avant

Le champ de bataille du final de Tenet

La dernière vraie surprise de Tenet est qu’il cherche à prendre en charge les enjeux écologiques de notre époque au sein de son invraisemblable enchevêtrement temporel. Les antagonistes que nos héros cherchent à neutraliser, venus d’un futur invivable, veulent ainsi se servir du procédé d’inversion temporelle pour annihiler notre présent et espérer ainsi reconstruire une réalité dans laquelle un avenir serait envisageable. Si l’on peut raisonnablement douter de la réussite de l’entreprise – surtout que le personnage de Branagh, chargé de mettre à bien ce plan, semble avant tout motivé par un désir fanatique de destruction –, l’important n’est pas là.

Ce qui fascine et questionne ici, c’est que Nolan fait de ceux qui veulent apparemment changer le monde, donc empêcher le réchauffement climatique, ses antagonistes, tandis que ses protagonistes sont chargés de maintenir l’ordre établi : le « présent ». Jamais la croyance des héros dans la nécessité de sauver « ce qui est » – sans que leur monde ne soit jamais incarné ou articulé philosophiquement ou socialement – n’est réellement remise en cause, quand bien même on met le doigt sur le fait que leur manière de vivre et de concevoir la réalité a mené à la destruction.

Nolan nous propose donc en réalité le même tour de prestidigitation rhétorique – adapté à une industrie comme une autre, celle des produits culturels – que les puissants, voire les gouvernants, qui nous promettent qu’un « capitalisme vert » permettra de sauver la planète et, en son sein, les sociétés que le productivisme illimité, n’ayant jamais tenu compte des ressources disponibles, a mis en danger. Bref, on fait comme avant, mais avec un emballage un peu différent, et sans interrogation aucune, on adopte la politique de la fuite en avant.

Avec sa linéarité et le flou idéologique voire philosophique qu’il y associe, Tenet ne produit finalement pas d’idées nouvelles, de voies nouvelles, ne nous aide ni à penser le monde tel qu’il est – si ce n’est donc par le prisme des relations toxiques, qu’on règle ici par la mise à mort de l’agresseur – ni à penser un autre monde qui pourrait s’avérer meilleur – quand bien même on aurait sacrément besoin que des œuvres artistiques qui plus est populaires et massivement diffusées s’y essaient.

Nolan ne fait que s’approprier l’imagerie et l’apparat de James Bond, l’une des sagas cinématographiques les plus conservatrices et problématiques qui aient pu prospérer durant les décennies où les sociétés occidentales fonçaient tête baissée dans le tunnel infernal du néolibéralisme, puis y accole ses propres obsessions faussement scientistes et vraiment enfantines pour le jeu et la manipulation du réel. Les grands perdants dans cette équation sont évidemment les spectateurs, qui ne pourront pas s’élever puisqu’ils ne trouveront pas la réflexion artistique qui prendrait enfin leurs préoccupations au sérieux, mais iront tout de même en salle pour espérer jouir d’un spectacle certes stimulant au premier abord, mais fondamentalement vain.

Crédits illustrations : Warner Bros. Pictures, 2020, les images ont été récupérées sur IMDB ou dans les différents trailers disponibles sur YouTube

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. princecranoir dit :

    Arguments recevables, même si je ne parviens pas à ne pas aimer ce film qui possède tout de même un étrange pouvoir de fascination, comme une mise en abyme de l’auteur lui-même (le vraiment protagoniste porte une initiale située au cœur du palindrome).
    Complètement d’accord sur la place de Debicki dans le film.

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