Hommage à Nicolas Roeg : Présence humaine

Nous avons perdu en novembre dernier l’un des plus grands cinéastes anglais, qui aura su pendant cinq décennies user de sa virtuosité du cadre, de la magnificence de sa photographie, et de la modernité de son montage, pour nous offrir une filmographie hors-norme. Directeur de la photographie pour David Lean, François Truffaut ou encore Roger Corman, réalisateur il aura constitué avec cohérence et innovation un univers esthétique et un profond discours sur nos sociétés modernes. On aurait pu parler de Performance (1970), pour le travestissement décadent de Mick Jagger, de L’homme qui venait d’ailleurs (1976), pour la figure fantomatique de David Bowie, ou bien de Ne vous retournez pas (1973), pour la sinuosité horrifique du labyrinthe vénitien. Mais c’est son second long-métrage, Walkabout (1971), et notamment le brio de son ouverture, qui fait l’objet de notre attention.

Analyse de l’ouverture de La randonnée (Walkabout, 1971)

Le générique débute sur une terre craquelée : les lignes creusées dans le sol comme contrepoids du labyrinthe citadin auquel nous accédons par la suite. Le quadrillage urbain va devenir l’étendue sans fin. La ligne va se faire cheminement. Les noms du générique sont aussi faits de plusieurs lignes superposées, remplissant partiellement des intérieurs vides. Dès ce premier carton, il y a mise en tension. Le son est celui d’une radio aux ondes discordantes. Cet usage agressif du son va se poursuivre. Tout saccade. Tout se répète. Les sons comme les mouvements. Si narrativement la scène présente un père et ses deux enfants, il s’agit surtout d’une effusion de rythmes. Cette ouverture agit comme démembrement, ébranlement généralisé, éviction de tout repère par la surcharge incohérente d’informations. L’étrangeté du monde, l’animosité face au robotisme de l’homme, la foule et la solitude, la surenchère contre l’épuration. C’est cela le cinéma de Nicolas Roeg, celui des contrastes. Ce film est représentatif de son art, celui du doute, de la perte et de la violence, chamboulant notre rapport au monde, mais accroissant notre goût pour le cinéma. Dès l’ouverture, nous plongeons dans une œuvre majestueuse dont seules les dernières images donnent la clé de lecture.

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Walkabout raconte l’errance de deux jeunes anglais, une adolescente et son jeune frère, perdus dans le désert australien. C’est une histoire de survie et de rencontre avec un jeune aborigène, de la transformation d’un espace hostile en une harmonie possible. La scène d’introduction sert à donner en 5 minutes une image forte de la société, de tous ses flux et ses reflux, avant une perte de tous ses construits superflus. Plus de langage, plus de technologie, plus de quotidien. Juste la faim, la soif, la fatigue, le vide… Le Walkabout est une renaissance, une redécouverte de soi permise à deux êtres dans l’attente de l’âge adulte. La marche, la chasse, et la contemplation vont former le rythme de ce road-trip dénué de son essence : la route. Roeg filme la disparition de l’homme derrière le monde. C’est une disparition violente et mécanique, lorsqu’il est pris dans les rouages de la société automatisée, un encastrement que montre l’ouverture ; mais c’est une disparition douce et poétique, lorsqu’il s’agit d’une traversée fantasmagorique d’un non-lieu : la fusion avec le désert. La scène d’exposition est un parallélisme puissant, donnant forme à la dichotomie de notre existence. Ville et nature, technologie et corps, vie et mort. Brutalité, froideur et inhumanité disparaissent soudainement pour laisser place à la grâce d’un vide naturel retrouvé. Roeg pousse au paroxysme les mécaniques globales de structuration spatiale et rythmique, pour permettre une dissolution soudaine de tout repère, rendant anachronique une présence humaine. Son engagement politique avec l’art se fait par l’usage d’un montage épileptique, déconstruisant notre rapport au monde afin de nous réengager en lui avec force.

Le premier plan est un mur de briques rougeâtres, disparaissant par un travelling latéral nous faisant pénétrer dans la ville en pleine activité. S’ajoute un son de didgeridoo. Tradition sur modernité. Tout s’accélère. Mouvement de foule. Marche collective. Un homme au chapeau noir. Puis des jambes. Juste du pur mouvement. Pas de point de départ. Pas d’indication d’arrivée. Cette marche est saccadée de plans de bâtiments grisâtres. De cette froideur s’échappe un bout de verdure. Un grand arbre, rivalisant avec la hauteur d’un building. Reflet de vitres carrées raccordent sur salle de classe bien rangée. Car ici tout est rectiligne, perpendiculaire, unifié. Même la respiration est synchronisée. Musicalité. La cadence d’une armée fait barrière au pas d’un enfant. Un son, sur un autre. Une marche complétant une posture. Rien ne semble pouvoir dérégler cette totalité. Rien, sauf ce mur de briques rouges revenant soudainement pour laisser place à une étendue désertique, sur laquelle les bruits de la ville se font decrescendo. La nature s’incruste progressivement. Dans peu de temps, il ne restera qu’elle.

Au gris du béton se couvre le rouge d’une viande de kangourou. Autrefois bien vivante, désormais comprimée dans du film plastique. Puis un envol. Celui de quelques oiseaux d’un parc. Plus de gris, juste du vert. Une verdure collectée, numérotée. Entre tous ces arbres autrefois sauvages, un enfant poursuit sa traversée. Brusquement nous quittons l’échelle humaine, prenant une hauteur démesurée. L’homme n’est qu’un insecte fourmillant dérisoirement. Esclave de sa solitude. Tout est vain dans ce monde sans voix. Même l’eau est prisonnière des parois des piscines. La seule parole audible est celle d’une radio dictant absurdement nos actes. Une voix sans corps, sans vie. Silence. Et encore ce mur de briques. Puis cet immense désert vide, avec oh surprise une voiture noire arrêtée en son cœur. La radio reprend brièvement le flux de ses divagations, avant de se stopper nette. Il n’y a plus de lignes, plus de mouvements, plus de barrières. La voiture démarre pour disparaître dans une chaude étendue inhumaine, où la règle n’exerce plus son monopole autoritariste, où l’homme n’a plus que ses instincts pour lui dicter sa conduite, pour lui rappeler ce qu’il est.

Le désert est un lieu fantasmé. Mais ce film n’est pas dupe. La fin est l’écho de cette ouverture mystérieuse. L’entremêlement des temporalités annule la longue traversée. Le désert comme chez Antonioni est un hors-monde, un hors-temps, que l’être humain ne peut pas atteindre. Cette randonnée est la fin de l’enfance, naïve et volatile. La vraie perte est dans la grande ville dans laquelle on revient par instinct, car notre nature est altérée. Cette ouverture marque avec force l’espace carcéral dont nous sommes prisonniers. Roeg filme le désert comme les dernières traces d’un monde perdu, comme la figure abstraite de nos évasions passées, de notre bonheur convoité, annihilé par le temps de la modernité.

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