Booksmart : Les lois de l’attraction

Critique de Booksmart (2019) de Olivia Wilde

C’est d’abord avec méfiance que nous observons les premières images de Booksmart. Assise en tailleur sur le sol de sa chambre, une adolescente médite. Les couleurs écumant la pièce agressent le regard tant les images semblent avoir été torturées par des filtres Instagram. Rapidement – sans oublier de laisser le temps de voir, et de comprendre – les plans s’enchaînent : prix académiques, robe de major de promo, slogans féministes ou encore photographie de Michelle Obama. En bref, du cliché renforcé par le ton sérieux de la voix féminine accompagnant ces images, déclamant solennellement une éloge du mérite : pour devenir la meilleure, il faut être prête à tout, quitte à mettre de côté toute forme de vie sociale. Heureusement, cette lourdeur n’est là que pour être désamorcée. La voix-off achève son discours sur ces belles paroles : “Fuck those losers. Fuck them in their stupid fucking faces”. Le titre du film surgit tandis que la musique déjantée de Sam Spiegel (To Whom It May Concern) succède à la voix féminine. Au pas de danse, l’adolescente sort de chez elle, le personnage prenant subitement les airs d’un Jonah Hill. Rien de surprenant : Beanie Feldstein, l’interprète de Molly, n’est autre que la soeur de l’acteur. Dans les pas de son frère, elle choisit le burlesque. Devant la maison, une autre fille attend patiemment au volant d’une voiture. Elle en sort et imite rapidement son amie. Mais la musique, brusquement, s’arrête, dévoilant le ridicule de la scène : deux adolescentes dansant grossièrement sur un trottoir.

Finalement, nous sommes rassurés car, dès l’ouverture de Booksmart, le ton est joliment donné : le comique sera fécondé par des ruptures de ton. De cette manière, le film va habilement mettre à jour les apparences juvéniles et leurs envers au travers d’un genre où le cliché régnait. Olivia Wilde, pour son premier film, actualise le teen-movie sans jamais le subvertir, lui redonnant un souffle alors même qu’il frôlait l’asphyxie.

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De la jeunesse désabusée d’American Graffiti aux lycéens archétypaux de l’inoubliable Breakfast Club, l’intrigue des grands teen-movie est fécondée par un désenchantement. L’étincelle qui engendre les événements incendiaires de Booksmart surgit dans les toilettes d’un établissement scolaire. C’est le dernier jour de lycée avant la remise des diplômes. Naturellement, les étudiants s’apprêtent à faire la fête toute la nuit. Molly, assise sur le trône entre deux cloisons taguées de slogans gauchistes mal orthographiés, surprend la conversation de trois de ses camarades. Ils s’en prennent à elle, la jugeant sympathique mais insociable. Rapidement, des insultes fusent. En guise de vengeance, elle leur annonce qu’elle est prise à Yale pour la rentrée, conclusion de trois années d’effort intellectuel produit au détriment d’amitiés pourtant possibles. C’est là que surgit la révélation : la fille venant de la mépriser est également prise à Yale. Restent les deux garçons : l’un est accepté dans une université non moins prestigieuse, tandis que l’autre ne fera pas d’études, étant embauché directement par Google. Molly s’écroule face à une vérité pourtant si évidente : vie sociale et réussite font la paire. Ne se laissant pas abattre, elle décide de rattraper le temps perdu : en une nuit, les deux amies feront tout ce qu’elles n’ont pas fait en trois ans, l’intrigue de Booksmart se transformant progressivement en la recherche d’un temps perdu.

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Booksmart est un teen-movie nocturne qu’il faut nécessairement aborder dans la relation qu’il entretient avec SuperGrave, sans doute l’un des derniers grand film ayant travaillé le genre à travers le prisme du comique. Comme son prédécesseur, le film d’Olivia Wilde est un voyage urbain. Mais là où Jonah Hill et ses camarades produisaient des efforts aussi dangereux qu’absurdes pour trouver de l’alcool, les deux héroïnes de Booksmart sont en quête de sensations, celles qu’elles n’ont pu connaître durant leurs premières années d’étude.

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Olivia Wilde s’affranchit de ses lointains compagnons lorsqu’elle fait bifurquer le trajet de ses héroïnes vers une dimension plus merveilleuse, Booksmart adoptant au fil des séquences un statut de conte. Les situations dans lesquelles se retrouvent les héroïnes ne sont plus loufoques, comme dans SuperGrave, mais fabuleuses. Les rencontres se succèdent, aussi improbables les unes que les autres. Au point où il n’est plus surprenant de voir un frère et sa soeur transformer leur bateau en boîte de nuit et une maison se métamorphoser en univers théâtral. Le paroxysme de ces improbabilités est atteint lorsque les deux filles se transforment en poupées après s’être malencontreusement droguées, Olivia Wilde conciliant habilement l’univers déjanté de Lewis Carroll à un burlesque découlant directement des productions d’Adam McKay – lequel, sans surprise, produit le film avec Will Ferrell.

Il est alors chagrinant de voir les deux filles regagner un des lieux les plus récurrents du teen-movie, la faute à John Hughes et son 16 bougies pour Sam : la villa du lycéen le plus en vue débordant de monde où la fête ne cessera seulement qu’à l’arrivée de la police. Olivia Wilde préfère rester sage, finissant par préférer le retour aux sources au détriment de ses envolées lyriques. Depuis la fin des années 1990, le teen-movie dans son acception comique suit sagement deux tendances : la poésie trop rare de Richard Linklater et les productions grandiloquentes Gary Sanchez de McKay. Reste à Olivia Wilde de trouver sa voie suite aux promesses de Booksmart.

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Photos : Netflix France 2019.

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