Marriage Story : Illusions perdues

Critique de Marriage Story (6 décembre 2019) de Noah Baumbach

Lorsque Charlie vient saluer Nicole à Los Angeles, tout semble aller pour le mieux dans leur relation. Ils s’embrassent furtivement, se prennent dans les bras. Charlie, heureux de voir sa belle-mère débarquer soudainement dans la pièce où ils se trouvent, la soulève par les jambes comme il le ferait avec un enfant, mais un enfant ivre dans ce cas précis – elle n’en est pas à sa première bouteille de vin. Une avalanche d’affects traverse les images. Malgré ces émotions soudaines, une inquiétude appesantit l’atmosphère. Une telle situation n’est plus censée avoir lieu. Charlie et Nicole s’étant séparés récemment, rien ne sera plus jamais comme avant dans cette famille. Le malheur, nécessairement, surgit : Cassie, la soeur de Nicole, finit par remettre dans les mains de Charlie une enveloppe. Elle porte son nom. Il est désormais assigné et doit trouver un avocat pour entamer la procédure de divorce. Le sourire du père de famille disparaît, son corps se fige. La joie laisse la place à la souffrance et au désespoir. Si le dernier film de Noah Baumbach, Marriage Story, est déchirant, c’est parce qu’il ne cesse à travers des blocs de temps de jouer avec une dichotomie des sentiments, choisissant d’aborder la séparation depuis la réunion.

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Charlie et Nicole se séparent. On ne sait pourquoi, on ne le saura jamais. Pourtant, ils s’aiment toujours. Du moins, c’est ce que nous suggère habilement l’ouverture du film : un enchaînement de scénettes présentant le quotidien des deux amants accompagnées de leurs voix-off exprimant, chacune leur tour, les sentiments qu’ils ont toujours éprouvé l’un pour l’autre. Ces déclarations d’amour successives laissent subitement place à une séance chez un conseiller matrimonial au cours de laquelle Nicole est incapable de lire à voix haute un texte que nous venons pourtant d’écouter. C’est une certitude : cette surcharge émotive déployée préalablement ne peut désormais plus s’exprimer. En d’autres termes, le vivre-ensemble est désormais impossible. Leurs vies auraient pris des tournants différents s’ils n’avaient eu un enfant : Henry. De fait, ils seront donc, nécessairement, amenés à se revoir, mais le lien initial ne cessera d’être dissous. D’abord par la procédure juridique de divorce. Elle tient une place non négligeable dans le film, permettant de dévoiler au cours d’une longue séquence le gouffre au sein duquel se retrouvent les deux êtres. Dans les faits, chacun d’eux semble prêt à faire des concessions. Pourtant les mesures prises s’avèrent impossible à mettre en application. Charlie et Nicole ne cesseront jamais de se retrouver pour mieux se séparer, comme s’ils cherchaient dans la confrontation ce qui les liait autrefois. 

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Marriage Story déploie une succession de retrouvailles, des moments au sein desquels Noah Baumbach laisse entièrement place au jeu de ses acteurs : Adam Driver et Scarlett Johansson. Ils sont le film, l’un comme l’autre n’ayant jamais eu autant d’espace pour déployer leurs talents respectifs. Impossible d’oublier la performance de Driver, peut-être la plus mémorable de l’année. Sa carrure imposante et son physique si singulier tranchent complètement avec la mélancolie imprégnant le père de famille maladroit et drôle qu’il incarne à la perfection, c’est-à-dire avec justesse et profondeur, parvenant au cours d’une dispute à faire ressortir tout le désespoir de son personnage à la surface de ses traits rougeoyants et tremblants. La faute à une décharge émotive dont son corps ne peut se faire indéfiniment le réceptacle. Les affects finissent tous par ressortir, à l’image de son sang qui ne cesse de couler lorsque, par mégarde, il s’entaille profondément l’avant-bras en voulant reproduire une farce qu’il aimait faire à son ex-femme. 

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L’expression d’une telle énergie physique et psychique serait évidemment impossible sans la mise en scène de Noah Baumbach, laquelle ne s’embarque jamais dans des envolées qui viendraient traduire formellement l’émotion traversant les personnages, comme le ferait un Terrence Malick, mais choisit au contraire de capter tous les instants d’un quotidien instable avec neutralité pour mieux en faire ressortir la tragédie intérieure. Il est plus proche d’un Ozu ou d’un Rohmer, la simplicité de ses cadres permettant de faire surgir des non-dits. Les affects, comme chez John Cassavetes, finissent par crever la surface à des instants précis, condensant toute une circulation incessante d’émotions. Suite au visionnage de Marriage Story reste l’image d’un Adam Driver exténué, la voix rendue tremblante par l’arrivée imminente des larmes, ne pouvant continuer de lire une lettre à son fils. Le comédien, à cet instant précis, n’a plus rien à envier au Peter Falk de Husbands, lequel posait avec inquiétude cette question qui trouve nombre de rimes poétiques dans Marriage Story : “Que va t-il faire sans nous ?”. 

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Photos : Netflix France 2019

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