American Nightmare : l’Etat, ce grand méchant loup [2/2]

American Nightmare fait dans la facilité mais exploite tout de même assez bien des ressorts qui présentent peu de subtilités, en témoigne la réutilisation de l’iconographie nazie pour bien rappeler que l’Etat représente une force totalitaire et fasciste. Il faut aller au-delà de ces gestes pour mieux cerner le traitement qui est fait de l’Etat, or, ce traitement va de pair avec un propos sur le pouvoir et le capitalisme. N’oublions pas que si la purge a lieu, c’est à l’avantage des riches. En surface, la saga semble proposer une critique facile et cliché du capitalisme. Pourtant, certains détails s’avèrent tout à fait intéressants. Dans le troisième opus, la saga s’habille d’un propos sur la politique et l’économie un peu plus explicite.

On nous présente ainsi une économie de la purge, avec le développement d’un tourisme qui permet à n’importe qui dans le monde de pouvoir commettre le crime de ses rêves. À cela s’ajoute le sujet de l’assurance spéciale purge. Alors que le premier opus présentait un personnage qui s’enrichissait grâce à la purge, le troisième film regarde de l’autre côté du miroir. On suit alors un commerçant noir qui ne peut plus payer son assurance contre la purge et s’organise donc pour protéger son commerce durant la nuit. Ce détail permet de relier concrètement l’enjeu économique et social de la purge. Le propos qui revient dans toute la saga, c’est que les seules réelles victimes de la purge sont les pauvres, c’est-à-dire les personnes qui n’ont pas assez d’argent pour se protéger et qui, délaissées par l’Etat, en deviennent les victimes profondément physiques. Autrement dit, la purge ne fait que renforcer les inégalités déjà existantes, ce n’est d’ailleurs pas pour rien que, mis à part le premier film, la saga met toujours en scène des personnages noirs. American Nightmare semble ainsi représenter la violence appliquée par une élite ou plutôt deux élites : l’élite politique, donc l’Etat, et l’élite économique, les riches, représentant la puissance du capitalisme. La saga essaye de toucher très profondément les fondements violents de ce que sont les Etats-Unis d’Amérique. En ce sens, elle s’appuie sur le paradoxe de la liberté. La purge annuelle permet, pendant 12h, de commettre tous les crimes qui ne mettent pas en danger l’Etat. Chaque individu semble alors être dans un état de liberté très important. Le « méchant » du premier film ne cesse de répéter « We will want as wanting is our will on this fine night », il faut donc y voir une puissance de la volonté qui semble tendre vers une absolue autonomie. La situation du premier film métaphorise très bien l’enjeu de liberté de la purge : le groupe de jeunes bourgeois veut pénétrer dans la maison de la famille pour récupérer le pauvre qu’ils chassaient. Pour eux, la liberté, c’est l’absence d’obstacle.

Pénétration du foyer familial : destruction de l’obstacle

Pourtant, et il faut le répéter, l’Etat autorise, voire incite, toutes sortes de crimes et d’exactions. Le dernier film repose sur le fait que c’est l’Etat qui a initié la purge, à la fois en rémunérant les personnes y participant mais aussi en déployant des mercenaires payés pour massacrer des populations très précises, pratique qui existe d’ailleurs dans certains pays d’Amérique Latine. On a alors l’image d’un Etat très puissant à la fois par sa violence mais aussi parce qu’en autorisant les crimes, il ne fait qu’affirmer son autorité. Là où American Nightmare semble tenir une position tout à fait pessimiste et profondément américaine, c’est dans la manière d’envisager une solution. La situation de domination à la fois par les riches et par l’Etat donne lieu à une résistance des populations pauvres, résistance qui se veut armée, soit individuelle soit autour de groupes organisés. C’est cette résistance qui permet de justifier un virage de plus en plus important de la saga vers l’action et surtout les scènes de fusillades. Il y a véritablement dans cette saga, et plus particulièrement dans le dernier volet, American Nightmare 4 : Les Origines, une fétichisation voire une admiration pour la prise d’armes et l’exploit individuel, le film s’inscrivant précisément à la fois dans une culture de la liberté très américaine mais aussi dans une culture de l’arme. Autrement dit, la violence appelle la violence.

Du côté du troisième épisode, American Nightmare 3 : Elections, le film se termine par une résolution très amère. Le film suit une sénatrice anti-purge qui doit survivre toute la nuit. Normalement, la loi n’autorise pas les crimes contre des élus mais exceptionnellement le gouvernement passe outre, dans le but réel de pouvoir assassiner cette sénatrice. À de nombreuses reprises, le film présente les personnages en pleine interrogation : faut-il profiter de la purge pour assassiner les membres du gouvernement ? Dans une fatalité tragique à la mise en scène explosive qui vire souvent au narnardesque, tout se terminera dans un bain de sang qui ne verra que très peu de personnes survivre, dont la sénatrice, qui accédera évidemment au pouvoir par la suite.

Fusillade finale de American Nightmare 3 : Elections

Ainsi, la purge et l’Etat qu’elle représente se sont avérés idéologiquement si puissants que leurs ennemis ont du se soumettre au code de la purge pour y mettre fin. La Purge est donc un dispositif total. La conclusion du film rajoute une couche avec un journal télévisé indiquant que des incidents ont eu lieu, causés par des partisans de la purge « réagissant violemment » à l’annonce. La purge semble avoir complètement aliéné une partie de la population, de simple loi, elle devient une possibilité d’instituer en profondeur la violence dans une société. Les films de la saga se focalisent beaucoup sur l’effet d’un tel dispositif sur les personnes, cherchant ainsi différents processus d’évolution. À la fin du premier film, lors du générique, un témoin à la radio explique que ses deux fils ont été tués, qu’il était fier d’être Américain mais que son « pays lui a tout pris ».
Rhétoriquement, idéologiquement, économiquement, politiquement, la purge est présentée comme un gain mais les films s’attachent à montrer la perte qu’elle cause. C’est ce qui fait de cette série de films un divertissement qui a avant tout pour sujet la violence idéologique.

Un homme payé pour se faire tuer

La saga semble ainsi s’attacher à montrer les déboires d’une compétition poussée à l’extrême, qui fait aussi passer l’argent avant la vie, comme le montre par exemple le développement d’un marché où chacun peut littéralement vendre sa propre mort, pour léguer ensuite l’argent. L’attaque contre le capitalisme et, plus précisément, le néolibéralisme est tout à fait explicite et va avec la critique de l’Etat. La franchise American Nightmare est-elle, par conséquent, une franchise révolutionnaire ? Alors que l’iconographie révolutionnaire est reprise, avec des références explicites à la révolution française de 1789, comme la guillotine ou la vague de violence de la Terreur, il est difficile de voir comment un objet culturel qui se déploie via quatre films et une série peut être considérée comme révolutionnaire. Pourtant, chaque film propose des aperçus d’alternatives ou de solutions. On voit ainsi des forces d’opposition émerger autour d’une logique d’auto-gestion, qu’il s’agisse d’une part des services de secours citoyens dans le troisième film ou encore le service de nettoyage de cadavre, qui cherche à évacuer symboliquement la violence.

Le principal problème est que la saga, tout en dénonçant une idéologie et des phénomènes, utilise les mêmes ressorts de cette idéologie. On a alors à faire à une franchise de film qui cherche avant tout le gain financier. Pour mieux imaginer la chose, le budget total des quatre films cumulés est « seulement » de 37 Millions de dollars, ce qui fait un budget moyen par film d’environ 9 millions de dollars. Maintenant, on applique la formule Blumhouse ( Petit budget = Masse thunes ) et on obtient, sur toute la saga, 456 Millions de dollars de recettes. La mise en abime est notable. Pour surpasser la purge, il faut purger, donc, pour critiquer le capitalisme, il faut être capitaliste, semble vouloir dire la saga. Plus encore, l’approche intellectuelle de la purge dans les films et du concept narratologique et dramatique s’avère être la même. La purge est un concept intuitivement plaisant et excitant mais rationnellement peu fiable. La purge intradiégétique et la purge comme concept dramatique cherche avant tout l’efficacité.

En ce sens, beaucoup de critiques se sont plaints du manque de cohérence des scénarios, avec aussi des problèmes sur le comportement des personnages, qui semblent ne pas tout à fait se rendre compte de la gravité de la situation. Faire cette critique, c’est croire que la saga se veut ou devrait être réaliste. Au contraire, American Nightmare est une saga à appréhender avant tout conceptuellement. J’ai vu des personnes expliquer que l’on voyait beaucoup de personnages masqués parce que, logiquement, on souhaite cacher son identité en cas de crime pour éviter toute répercussions sociales une fois la purge terminée. Cette analyse se focalise beaucoup trop sur une approche supposément réaliste et passe à côté du film. Le masque, qui revient si souvent, sert en effet à cacher l’identité. Il a ainsi cette utilité sociale évidente mais il s’agit aussi d’accentuer l’enjeu du rapport à l’autre et à l’étranger. Le masque permet à l’autre d’apparaître uniquement comme une menace, comme une unité qui incarne le danger et qui n’est plus un individu. Cependant, le masque semble avant tout avoir un rôle esthétique.

C’est ce qui est le plus surprenant dans cette saga. Outre les masques, il y a par exemple dans le troisième opus la voiture du groupe de jeune filles, entièrement recouverte de guirlandes. La chose en devient burlesque mais elle est avant tout le signe d’une réalisation. Tous ces détails ainsi que les différents inserts sont des messages qui incitent à voir le film symboliquement et conceptuellement, sans trop se soucier d’enjeux réalistes ou pratiques.

La voiture enguirlandée

Prenons ainsi le début du deuxième film. On suit différents personnages, dont un couple. Après avoir fait leurs courses, très peu de temps avant que la purge commence et avoir croisé une bande de jeunes hommes masqués ridiculement menaçants, le couple prend la route. On assiste alors à une scène de couple dans la voiture pas si classique ou facile que ça. Les deux se disputent légèrement. Ils sont complètement oppressés par le cadre puisque la caméra filme chaque personnage en gros plan. Les deux se voient ainsi séparés par le cadre d’un côté mais aussi enfermé par celui-ci de l’autre côté à cause de la voiture. L’espace est ainsi particulièrement serré, ce qui permet implicitement à la menace d’augmenter. Alors que la Purge s’efface complètement des dialogues et de l’esprit des personnages, à tel point que cette scène devient une scène de révélation de rupture, la Purge demeure très présente dans la mise en scène, toujours avec cette atomisation de l’espace et la mise en danger de celui-ci. D’un coup, la voiture tombe en panne, sabotée, et les personnages reviennent dans le cadre normal du film. Face à l’oppression du cadre précédent, les personnages se retrouvent au milieu de nulle part, saisis par un plan d’ensemble. La tension monte alors que la bande qu’ils avaient croisée arrive et attend patiemment que la Purge commence. En soi, la scène est complètement absurde et il semble invraisemblable que des personnages oublient littéralement la Purge.

Que faire de cette scène ? Au-delà de la mise en scène, il faut y voir l’expression d’un arbitraire. Dans chaque épisode de la saga, l’annonce du début de la Purge par un message télévisé est filmé. Si cela remplit évidemment une fonction narrative, il faut aussi voir qu’en ressort le côté arbitraire d’une telle situation. D’un plan à l’autre, les personnages ne sont plus du tout dans la même situation, alors que rien n’a véritablement changé. Dans le cas du couple, le basculement est accentué avec cette idée qu’un groupe les poursuit à l’avance, afin d’être prêt dès le début.

On retrouve ce genre d’invraisemblance à un tout autre niveau avec le traitement des armes et de l’action, qui se veut soit uniquement esthétique soit très spectaculaire. Le film navigue ainsi entre l’iconisation ambiguë de la culture de l’arme propre aux USA et l’esthétisation pure de dispositifs meurtriers. On peut ainsi voir de très nombreux plans de personnes avec des armes à feux, excitées par la Purge et toutes les scènes d’actions importantes sont à base d’armes à feu. La démesure de certaines scènes d’action, notamment les fusillades finales du 3ème et 4ème opus, laisse tout de même entendre que le culte de l’arme à feu est bien vite ridicule. Plus encore, les armes à feu remplissent un rôle symbolique très important. Très souvent, l’individu est associé au pistolet, arme individuelle par excellence, rappelant le genre du Western. Le fusil d’assaut automatique, associé à l’imagerie militaire, intervient plutôt dans les scènes de fusillades entre les milices de l’Etat et les personnages rebelles.

Ainsi, l’arme militaire est l’arme du pouvoir politique, devenant l’outil au centre du conflit. Un tel enjeu est particulièrement mis en scène dans le deuxième film, qui présente un camion du gouvernement contenant une énorme mitrailleuse, introduisant déjà l’idée de massacre systématique organisé par l’Etat. Ce dispositif de camion armé est très symbolique du geste de la saga autour de l’action. Il y a à la fois quelque chose de très divertissant, sans beaucoup de subtilité, et quelque chose qui a tout de même une portée symbolique. Ainsi, l’arme est aussi le moyen de signifier des inégalités. L’arme à feu est l’arme du gouvernement, des militaire, des rebelles et ( plutôt ) des riches. La personne lambda utilise ainsi plutôt des armes plus artisanales, ce qui permet évidemment des passages esthétiques et loufoques. On trouve ainsi dans le dernier opus des mamies tueuses équipées de peluches explosive et un pseudo-antagoniste dérangé qui s’équipe d’une sorte de faux poing américain avec des seringues. American Nightmare est ainsi la rencontre d’un cinéma très divertissant, aux velléités commerciales, et d’un cinéma très symbolique. Les très nombreuses scènes loufoques, l’excès général et les situation invraisemblables empêchent véritablement le film de se saisir d’une tonalité tragique. De fait, le plaisir ressenti devant American Nightmare est très étrange. Il n’y a pas vraiment d’émotion, en tout cas, jamais d’émotion très sérieuse. Rien ne semble en réalité très sérieux dans tous ces films et pourtant la saga développe un regard très critique sur les Etats-Unis d’Amérique et les inégalités.

American Nightmare présente certes l’Etat négativement mais souligne en réalité les problèmes fondamentaux d’une telle institution et, plus largement, les problèmes de constitution d’une société. Dans cette saga, faire société, faire nation, être libre, tout cela passe toujours par la violence, le conflit, l’exclusion. Sous ses airs de nanards, en quatre films, American Nightmare s’inscrit finalement dans l’héritage d’une pensée déjà présente dans la Grèce antique. L’Etat est fondamentalement violent, la société est fondamentalement violente. Dans la culture occidentale, l’agôn ( conflit, confrontation, compétition en grec ) est structurant. Lors de leur rite sacrificiel, le leader du gouvernement dit dans son discours « Nous ne sommes pas des hypocrites ». American Nightmare propose ainsi une société et un Etat qui assument toute la violence qui les fondent. De manière plus vicieuse, la saga adresse ce propos à des personnes qui regardent le film et assistent donc, avec plaisir, à ce même déchaînement de violence. La saga, très classiquement, se veut cathartique, présentant peut-être même l’art comme la seule solution aux fondements violents de nos sociétés.

Crédit : Universal Pictures International

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