American Nightmare : Purger le divertissement [1/2]

Avant d’être une franchise de quatre films « d’anticipation horrifique », American Nightmare est surtout un véritable succès commercial qui exploite, encore une fois, la recette de la boîte de production Blumhouse : un concept fort et un petit budget. Ici, le concept s’avère particulièrement efficace. Un nouveau parti politique arrive au gouvernement américain et instaure une nuit, soit 12h, où tous les crimes sont permis (la règle évoluera, interdisant ou autorisant d’autres crimes). Nécessairement, le concept en lui-même déploie une logique de prédation qui convient parfaitement à un film d’horreur. American Nightmare souffre justement de son statut et passe ainsi (trop) souvent pour un film d’horreur divertissant qui, à la limite, peut inspirer certains adolescents encore immatures le jour d’Halloween. Toutefois, la saga se démarque aussi par une esthétique et une pratique de l’insert qui semble inciter à voir celle-ci comme autre chose qu’un pur divertissement. Tentons alors, à contre-courant et en proposant une analyse philosophique de cette série de films, d’identifier et de démontrer la qualité de cette saga. Si cette vidéo aborde déjà la série comme une critique du néolibéralisme tout en s’appuyant sur la notion de malthusianisme, je vais surtout, de mon côté, essayer d’aller plus en profondeur philosophiquement.

La question de la frontière

De nombreuses critiques fustigent le premier film, American Nightmare, sorti en 2013, parce qu’il s’agit d’un huis-clos. En effet, il paraît étonnant d’expliquer que, durant une nuit, un pays entier est à feu et à sang mais, à l’inverse, de se focaliser sur ce qui arrive à une seule famille dans leur foyer. De fait, les critiques préfèrent les épisodes suivants qui proposent de véritables déambulations urbaines mettant en scène une chasse à l’homme générale et en monde ouvert. Pourtant, le tout premier film me semble nécessaire et fondamental pour une raison très simple. Il déploie une satire peu subtile de la société puritaine et traditionnelle américaine qui va nourrir la critique de l’État des films suivants. Ainsi, le premier film traite principalement de la question de la limite, sous toutes ses formes. Les personnages principaux représentent la famille blanche aisée des États-Unis qui vit dans une gated community. Dès le début du film, la caméra accompagne le père de famille qui rentre du travail et nous fait pénétrer dans ce territoire toujours-déjà hors de la société. Un tel mouvement permet l’identification d’une première frontière, d’ordre social, tout en appuyant le stéréotype représenté par les personnages principaux. Le film présente ensuite la deuxième frontière, celle de la maison. L’une des voisines vient leur apporter un gâteau, pour célébrer l’évènement de la nuit, et meuble la conversation avec une remarque sur la maison de la famille, qui a été agrandie. Le film expose de manière appuyée la jalousie des voisins, le père de famille s’étant particulièrement enrichi grâce à la purge annuelle en vendant des systèmes de sécurité.
La scène d’exposition se conclut, en parallèle de ce mouvement de réduction des échelles, en se concentrant finalement sur la scène du repas familial. Tout en réutilisant le cliché de la famille américaine ultra-ordonnée, le film vient se focaliser sur la dernière frontière : le foyer familial. Cette scène de repas permet de caricaturer la société américaine mais établit aussi la logique de huis-clos, qui s’appuiera sur l’image de la maison comme territoire fondamental, accentuant la restriction de l’espace par des jeux de surcadrage et de gros plans. C’est ce territoire qui vole ensuite en éclats durant tout le film, notamment à cause de la figure de l’étranger.

Figure par excellence du genre horrifique, celle-ci est déclinée de trois manières. On trouve d’abord l’étranger « élément déclencheur » , qui sert une critique de la société américaine, puisqu’il s’agit d’un homme noir sans domicile, chassé, que le fils de la famille va accueillir. Ce personnage symbolise alors l’étranger fondamental, c’est-à-dire celui qui ne semble rien avoir en commun avec cette famille. On trouve toutefois un étranger « interne » à la structure familiale, refusé par la figure autoritaire du père : le petit ami de la fille. Ces deux étrangers sont présentés comme les éléments de mise en péril du territoire qu’est la maison. Le fils, naturellement, aide l’homme pourchassé, ce qui a pour conséquences d’attirer un groupe de jeunes bourgeois, troisième figure de l’étranger, qui cherchent à tuer cet homme. D’autre part, alors que cet homme pourchassé est accueilli, le petit ami profite de la purge pour s’attaquer à son beau-père. Fondamentalement, la structure familiale rigide ne supporte pas qu’un grain se glisse dans son mécanisme (qu’il s’agisse de la compassion du fils ou de la relation amoureuse de la fille de la famille). L’introduction de ces deux figures étrangères dans le cadre familial mène au chaos et, in fine, à la violence et la mort.

L’étranger fondamental
L’étranger interne
Le bourgeois

Les films suivants proposent toujours des situations de défense du territoire, à l’aide d’un jeu sur les échelles géographiques. Le dernier film, qui sert de prequel, exploite énormément cette thématique puisqu’il met en scène une purge « expérimentale » à l’échelle d’un simple quartier, soulevant à la fois l’enjeu du territoire et de sa défense, qui semble faire apparaître une communauté. Le film part ainsi d’une île, puis du quartier, pour ensuite observer les scissions internes à une communauté isolée. L’espace se réduit de plus en plus, les personnages se retirant dans un immeuble puis un appartement et enfin un placard. L’atomisation de l’espace va de pair avec l’augmentation du danger.

La peur de l’autre ?

Ce premier film développe ainsi, sous une forme opposée, la même logique que les films suivants : un climat de paranoïa règne et l’étranger devient nécessairement un ennemi. Dans toute la saga, et ce de manière très classique, les seules personnes qui sont dignes de confiance sont celles qui appartiennent au cercle familial. Le concept d’American Nightmare est très intelligent puisqu’il cristallise l’étrangeté comme un danger nécessaire, ce qui est dramatiquement efficace mais permet aussi des réflexions intéressantes. Au-delà de la continuité d’une logique paranoïaque, le premier film permet à la saga d’exploiter un thème ancestral et fondamental dans le genre des contes : la séparation entre la maison et la forêt. En ce sens, le premier film essaye de montrer comment la maison, c’est-à-dire la structure qui métaphorise la famille, résiste et s’adapte lorsque la frontière avec la forêt se trouble. À l’inverse, les films suivants vont se focaliser sur la « forêt », qui est ici la ville, devenant le terrain de jeu d’un déchaînement de violence. Le premier film réalise ainsi la fin des frontières, ce qui permet à la suite de la saga de s’appuyer sur une situation de danger intéressante : sans frontières, sans la sécurité du foyer, les personnages ne sont que des proies. Il semble y avoir finalement un processus de dé-civilisation. Sans lois, l’homme bascule dans l’animalité et ne vit que de pulsions. C’est la première lecture, très superficielle, que le deuxième film nous invite à faire, au début. Son titre faisant d’ailleurs référence à l’anarchie ( American Nightmare : Anarchy ), on peut croire qu’il s’agit simplement de présenter des situations de vie hors-la-loi, désordonnées et sauvages. Là où la saga travaille son paradoxe, c’est en montrant progressivement à quel point la purge annuelle n’appartient pas à l’animalité mais bel et bien à la société et, plus encore, à l’Etat.

Déambulation de survie

Le deuxième film marque ainsi une véritable transition et, encore une fois, associe évènement dramatique efficace et situation philosophique intéressante. On découvre ainsi que la purge annuelle est non seulement permise par l’Etat mais surtout pratiquée par ce dernier, via des forces armées plus ou moins officielles. Pourquoi l’Etat massacre la population une fois par an ? Pour tuer les pauvres. L’argument est économique, l’enjeu est social. De cette opposition entre riches et pauvres, le film développe une philosophie de la relation qui se veut toujours tendue vers le conflit. Le terme de purge, qui donne son nom original à la saga, fait directement référence au phénomène du bouc émissaire. Pour garantir l’ordre et la stabilité, il faut se débarrasser symboliquement des vices de la société. Le geste d’American Nightmare est de proposer une situation où le processus de bouc émissaire est généralisé. Le film montre ainsi une société qui pousse à l’extrême la démultiplication du bouc émissaire : si le bouc émissaire doit être particulier et unique, lors de la Purge, chaque personne devient le bouc émissaire potentiel de l’autre. Ainsi, en tuant l’autre lors de la purge annuelle, j’accomplis un acte citoyen et moral qui garantit l’ordre dans la société, en l’occurrence ici, le crime annuel garantit l’absence de crimes le restant de l’année, en théorie. Le thème du bouc émissaire permet aux films de s’inscrire dans un héritage mythologique lourd. Qu’il s’agisse du bouc émissaire de l’Ancien Testament ou de celui des Grecs, le processus permet toujours d’identifier le sacrifice comme fondement de la société. Cette notion va de pair avec une approche religieuse du problème. Les différents films montrent bien que le gouvernement présente la purge comme un sacrifice, qui fait aller mieux la société. Cette dimension religieuse sera traitée esthétiquement soit par des inserts soit, avec facilité, dans le deuxième et troisième opus par exemple, en montrant des pro-purges participer à des rituels sacrificiels.

Rituel sacrificiel

De manière assez impressionnante, le cadre de la purge enferme l’autre comme autre uniquement. On pourrait d’ailleurs gloser sur le fait que seuls les personnages qui développent une identité et des interactions sociales positives, qui construisent un lien plutôt qu’elles ne détruisent, peuvent survivre. C’est ce qui explique encore plus l’esthétique des masques. American Nightmare n’est pas tout à fait une saga « d’anticipation horrifique » mais plutôt une démonstration sur l’altérité. Le cadre de la purge développe ainsi une peur de l’autre, en apparence, puisque l’autre est identifié avant tout comme un danger, à la fois pour soi mais aussi pour la société. Je pense ainsi qu’il faut plutôt parler de mixophobie (concept que j’emprunte à Zigmunt Bauman). La saga ne montre pas des personnages qui ont peur des autres mais plutôt des personnages qui, précisément, ne veulent pas se mélanger aux autres, d’où l’importance du foyer et de la frontière. Or, la purge annuelle abolit métaphoriquement les frontières, c’est donc théoriquement la mise en place d’un espace d’égalité totale, puisque tout le monde peut tout faire. La saga propose alors deux possibilités d’interaction : soit l’agression soit la solidarité, avec toutes les nuances que cela implique. La rencontre avec l’autre se cristallise autour d’un enjeu de survie. L’agression maintient la mixophobie, puisqu’en éliminant l’autre, je mets fin à toute possibilité d’interaction. La solidarité, à l’inverse, semble permettre un autre rapport à l’autre, un rapport de confiance, qui dépasse mixophobie et xénophobie.

On pourrait alors croire que le film est un manifeste pour « la part d’ange en nous » (« The better angels of our nature »). Cette expression est prononcée par la sénatrice du troisième opus, American Nightmare : Elections, et peut être analysée comme une double référence. Elle vient d’abord du discours de prise de fonctions présidentielles d’Abraham Lincoln, discours de réconciliation adressé aux Confédérés, qui vise à mettre fin aux violences et à la guerre. Steven Pinker la reprend comme citation pour le titre d’un ouvrage, dans lequel il affirme et démontre que la violence au sein de l’humanité ne fait que baisser. La saga nous dirait donc que, malgré tout, un meilleur monde est possible, parce que finalement, on est toutes et tous un peu gentils, quand même ? Non. Le traitement de la solidarité est hautement problématique dans toute la saga. Comme je l’ai dit, rares sont les situations où des inconnus vont s’aider spontanément. Surtout, le film distingue une solidarité de survie, vécue en majorité par la population pauvre, très circonstancielle, et une solidarité de prédation, organisée, portée par la population riche et, de façon plus pernicieuse, par l’Etat. Plus précisément, le film propose un triangle assez classique : en bas de la pyramide, enfermée dans une logique agonistique, la population se déchire, les riches et les pauvres s’affrontent ; en haut de la pyramide, l’Etat, tout puissant. En effet, si la purge existe, c’est grâce (ou à cause) de l’Etat, qui s’avère finalement être le grand méchant de toute la saga, ce que nous verrons dans la deuxième partie.

Crédit : Universal Pictures International

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