Jeanne : La musique de l’âme

Critique de Jeanne (Cannes 2019, Un Certain Regard), de Bruno Dumont

par Duane Grange et Robin Bertrand

L’écrivain écossais J.M Barrie avait décidé d’enfermer à jamais son héros, Peter Pan, dans le doux monde de l’enfance. Le cinéaste Bruno Dumont décide de prendre en compte les crises et transitions qu’apporte l’âge. La candeur de la jeune Jeannette permettait le déploiement d’un univers carnavalesque pour illustrer une apparition divine. Elle a désormais 19 ans. Toutefois, son actrice n’en a que 11. Cet écart accroît la domination qu’exerce l’Eglise sur Jeanne à qui Dieu ne parle plus. La jeune prodige Lise Leplat Prudhomme confère au personnage une puissance spirituelle démesurée qui décontenancera même les plus hautes autorités. Après les danses et les chants exaltés du premier volet de 2017, Dumont change du tout au tout : la foi de Jeannette est charnelle, celle de Jeanne est spirituelle. Le réalisateur ménage une langueur désespérée où la croyance est mise en crise. Seule, Jeanne tient bon, attendant un appel divin quand tout l’abandonne. En harmonie avec l’iconographie céleste, le Dieu que cherche Jeanne est esquissé par le ciel. Celui-ci, très souvent nuageux, est à l’image de la confusion du personnage et constitue une véritable entrave au divin. Il réapparaîtra au gré d’une élévation spirituelle et musicale : le film se fait le récit de cette résistance et de cette quête.

Le spectateur assiste aux derniers mois de Jeanne, durant son procès pour hérésie. Seule contre tous, elle ne partagera rien de ses entrevues divines. L’enfant, à travers des regards plus forts que les mots, préférera se confier à la caméra lors de longs plans somptueux. Face à elle se dresse une ligue de portraits plus délicieux les uns que les autres. On se délectera notamment du caméo de Luchini en Charles VII paternel. Les autres ne dérogent pas à la règle. Les comédiens campent avec maestria des hommes d’Eglise ou de petites gens, pour qui l’empathie du spectateur n’est jamais obstruée par leur posture renfrognée, leur visage fallacieux ou leur patois saugrenu. Le comique évident n’est jamais de la simple moquerie, aucunement de la parodie. Les anachronismes rythment cette chorale de visages singuliers. Le cinéaste dresse des parallèles subtils avec notre époque : un « questionneur » tortionnaire, un serrurier et leur apprenti respectif expriment leur inquiétude sur la noblesse et l’avenir de leur métier, bafoué par Parcours Sup. L’ensemble du film fonctionne comme une ronde magnifiquement chorégraphiée, sertie de sublimes éclats. Un ballet équestre fait office d’une bataille de la France contre l’Angleterre. Le tournoiement de chevaux embrasse la jeune Jeanne, désarçonnée dans le tumulte d’un boléro de Ravel doublé de nappes de synthé ardentes. Dans cette farandole, l’enfant paralysé dont la foi est contestée va se ressourcer dans son enveloppe fragile, celle d’une enfant tondue, emprisonnée et humiliée. Mais la musique sera salvatrice. Telle la voix divine, elle seule percera le ciel grisâtre jusqu’aux oreilles de la fidèle abandonnée.

Le film est à la fois le sujet et l’objet d’une élévation. De prétendue hérétique, Jeanne devient une sainte, une martyre. A la fin, c’est un véritable miracle filmique qui est à l’oeuvre. Le corps de Jeanne est enfin sanctifié et l’enfant goûte à nouveau la joie de Jeannette dans le pas hésitant d’une danse. Le spirituel s’instille dans l’écho de la voix fébrile du compositeur Christophe, dont les chants se font littéralement corps. Jésus de Nazareth, fils de Dieu, fut le premier homme à littéralement incarner la parole divine. Daniel Bevilacqua, dit Christophe, est le second. Il est la voix que Jeanne espère entendre. Le compositeur de la bande-originale interprète aussi l’un des jurés du procès. Lors d’une envolée séraphine dans une cathédrale, celui-ci auréole la cérémonie de sa voix mystique. Mais le plan le plus sublime puise toute sa puissance esthétique et spirituelle  en clôturant le film dans la plus grande simplicité : un paysage. Avec le tableau d’une lande déserte, Dumont nous rappelle le pouvoir de la nature, déshumanisée.

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