First Love : Yakuza mon amour

Critique de First Love, (2019, Cannes Quinzaine des Réalisateurs) de Takashi Miike

par Duane Grange et Robin Bertrand

« Ça devient n’importe quoi »

Un ring couvert de sueur, une rue glauque de Tokyo. Des coups de poings, des cris, un sabre. Giclée de sang, tête qui roule. L’ouverture de First Love se fait dans les règles de l’art du réalisateur japonais : transmission de flux, contamination des espaces, brouillage temporel… Tous ces effets de montage marqués motivent un univers filmique singulier. Takashi Miike c’est le jaillissement d’une violence imprévisible, rétro et percutante au service d’une poésie énigmatique.

Le titre comme l’intrigue laissaient attendre un film plus calme et dramatique que ses précédents : la rencontre amoureuse entre Leo, un jeune boxeur atteint d’une tumeur au cerveau, et Monika, toxicomane contrainte à la prostitution et marquée par les violences de son père. Mais rapidement, et comme à l’habitude du cinéaste, le drame est pris dans l’entremêlement des genres. Leur histoire résulte d’un plan foireux, fruit de la complicité d’un yakuza trop ambitieux et d’un policier corrompu, décidés à voler de la drogue. Mais c’était sans compter sur leur incompétence, et sur la prompte résurgence du conflit mafieux sino-japonais. Cette rivalité déjà vue mille fois chez Miike initie une immersion dans une nuit en enfer aux agencements narratifs alambiqués et au comique mordant.

Ainsi s’enchaînent faux-semblants, tromperies, dualité, et conflits de Yakuzas en tout genre. De la veuve vengeresse hystérique, au vieux parrain-samouraï, c’est une série de portraits aussi humains que farfelus. Aucun manichéisme, aucun schème préétabli conduisant gentiment jusqu’au dénouement. La folie des personnages contamine la logique interne du film. Par une hybridation générique, le mélodrame côtoie le polar. L’ensemble baigne dans un fantastique vaporeux, transformant l’espace urbain en un grand cirque bourré de cascades rocambolesques. La plus grand violence (celle des multiples corps mutilés) se mêle au burlesque le plus poignant. Car le cinéma de Miike se définit par une esthétique de l’excès, un excès formel porteur d’une énergie exaltante et ingénieuse. Dans son cinéma, tout déborde, se dérègle, dysfonctionne. Dans First Love, rien ne se déroule comme le flic et le voyou l’avaient prévu : en découle une série de péripéties dont l’invraisemblance et le comique se font crescendo.

Mais ce déferlement de violence est au service d’un récit complexe, à l’instar du cinéma de Takeshi Kitano. La spontanéité des gestes et le rythme soutenu sont un masque à la profondeur de ces improbables yakuzas, qui se muent en respectueux samouraïs. Il y a une vraie considération de ces personnages, et un hommage à ce qu’ils portent. La clownerie et le burlesque deviennent les motifs d’un conflit du corps révélant un doute existentiel. Dans ce film, on retrouve Dead or Alive II (2000) du même Miike, dont le récit de lutte entre les mafias japonaise et chinoise n’était que le prétexte des retrouvailles fraternelles entre deux orphelins délaissés par le monde. Ici, la figure du boxeur perdu dans une chevauchée nocturne est porteuse d’une poésie pénétrante, qui répond aux errances diurnes de Kids return (1997) de Kitano.

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Une belle nuit pour renaître

Cette débauche énergétique n’a rien de gratuit, Takashi Miike canalise toute cette dépense dans un véritable élan vital : le début nous révèle les brisures des deux protagonistes, la fin nous en dévoile la résilience.

Dans la première moitié du film, le jeune prodige Leo est d’un naturel pessimiste. À la question « pourquoi la boxe ? », il répond « pourquoi pas ? ». C’est le grand regret de son entraîneur : le champion enchaîne les victoires sans qu’aucune flamme ne vacille dans ses yeux. Un examen à l’hôpital parachève le cynisme de Leo : condamné par une tumeur incurable, il n’a plus peur de rien et n’appréhende aucunement les affrontements avec de dangereuses organisations criminelles.

De son côté, Monika est hantée par la figure de son père, qui a abusé d’elle avant de vendre son corps à un gang pour couvrir ses dettes. Son addiction à la drogue la rend sujette à de nombreuses hallucinations dans lesquelles son père lui apparaît en sous-vêtements pour la tourmenter.

Ce déferlement de violence permet une purge salutaire où le rire accomplit le rôle thérapeutique initié par le burlesque depuis les débuts du cinéma : (re)donner un sens à la vie, la réorienter par la joie. N’en déplaise à Chaplin et Keaton, le remploi générique de Miike se teinte d’un peu d’hémoglobine.

S’ensuivent des séquences de résilience hilarantes : Monika commence tout juste à dompter son démon en mettant un écouteur à son oreille. La musique module son monde mental : son monstre de père se voit contraint de danser en slip dans le métro, le fantôme qui l’horrifiait déclenche alors un fou rire incontrôlable.

Cette nuit inconcevable pourrait être la métaphore du marasme et des épreuves que chacun traverse dans sa vie. Miike décide d’exacerber l’ampleur de ces douleurs quotidiennes pour aboutir à une pure dépense énergétique digne des plus grands films de genre.

Le final dissipe toute cette animosité et clôt la boucle initiée par l’ouverture du film en opérant un retour à l’humain et à l’intime : il faut aller de l’avant et savourer chaque petite victoire.

Toujours plus ? Non, jamais trop.

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