For Sama : Filmer pour laisser une trace, entre résistance et reconstruction

Critique de For Sama (2019, Cannes Sélection Officielle Séance Spéciale) de Waad Al-Khateab et Edward Watts

C’est avec des pancartes « Stop Bombing Hospitals » que Waad Al-Khateab et son mari Hamza ont monté les marches du festival. Retour sur le film témoin des horreurs commises en Syrie, For Sama (2019). Présenté dans la catégorie « Séance spéciale » de la sélection officielle de cette 72ème édition du festival de Cannes. Plus qu’un film documentaire, il s’agit d’un véritable film de résistance porté par une jeune femme, Waad Al-Khateab, sous les attaques du régime de Bachar el Assad contre son propre peuple à Alep en Syrie.

Alors qu’elle était encore étudiante, à l’Université Libre d’Alep, Waad Al-Khateab a dégainé sa caméra pour capter les étudiants qui taguaient les murs de leur fac de slogans contre la corruption et l’oppression perpétuée par la famille el Assad en Syrie. Ce que Waad Al-Khateab ne soupçonnait sûrement pas à ce moment-là, c’est que ces images deviendront le point de départ d’une véritable guerre civile entre les habitants d’Alep et l’armée syrienne, soutenue par les forces aériennes russes. Face aux premiers massacres commis contre la population par le régime, Waad Al-Khateab a très vite compris l’utilité que pourrait avoir sa caméra. Bien avant la sortie de For Sama, Waad Al-Khateab avait déjà commencé à témoigner et à dénoncer par le biais des réseaux sociaux et d’internet. Le fait de filmer comme forme de résistance est d’ailleurs devenu un élément central dans les révoltes contemporaines, à tel point qu’on surnomme parfois le Printemps Arabe la « révolution 2.0 » ou « révolution Twitter ». Cela en dit long sur l’importance de la couverture médiatique, ou plutôt l’absence de couverture médiatique, de ces événements.

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Que nous dit du cinéma cette utilisation des images comme forme de résistance ? Que nous dit-elle des révolutions ? Cette récurrence au cours des révoltes et révolutions populaires apparaît d’abord comme une première façon de participer à « l’effort de guerre ». De la même façon que Hamza, mari de Waad et médecin de profession, a fait de son métier un acte de résistance en tentant de sauver ceux qui ont été frappés par les balles et les bombes du régime, Waad Al-Khateab s’assure que toutes ces horreurs laissent une trace dont le régime ne pourra pas se défaire. La dureté des images filmées par Waad confirment tout autant la cruauté du régime, l’aveuglement de la communauté internationale, que la bravoure de ceux qui ont choisi de rester à Alep plutôt que de fuir. Mais l’utilisation de la caméra comme du téléphone dans le cadre de ces révoltes est aussi le signe du déséquilibre des forces qui s’affrontent. Face aux bombes du régime syrien et de l’aviation russes, les citoyens syriens n’ont ni les moyens ni l’envie de répondre de façon aussi violente. Filmer devient alors une forme de défense éthique : on se donne comme témoin d’un affrontement injuste sans perpétuer la cruauté de l’opposant.

Au delà de la dimension politique, militante et humaine du film, For Sama développe une réflexion touchante sur le fait de donner la vie à une époque où l’avenir semble souvent incertain. En effet, Waad Al-Khateab dédie ce film à sa petite fille, Sama, née au cours de la guerre civile. La réalisatrice explique qu’elle avait besoin de faire ce film pour que sa fille puisse comprendre la nature de la lutte dans laquelle ses parents se sont engagés. Le propos était déjà central dans Capharnaüm (2018) de Nadine Labaki qui raconte l’histoire d’un enfant syrien, Zain, qui porte plainte contre ses parents pour l’avoir mis au monde. Et si Waad Al-Khateab est tout l’opposé du portrait des parents de Zain, elle a bien en tête elle aussi la part d’irresponsabilité qu’il faut avoir pour donner la vie dans un environnement cerné par la mort. Dans l’hôpital du père de Sama, Waad Al-Khateab filme à plusieurs reprises des plans dans lesquels on peut voir sa petite fille présente dans des salles d’opération de fortune jonchée de corps morts ou mourants.

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Grâce au point de vue particulier que nous offre For Sama, celui d’une jeune mère, Waad Al-Khateab transforme la nature des images auxquelles nous sommes confrontés. Ce ne sont pas des simples documents de guerre, Waad Al-Khateab filme les enfants blessés et les mères en deuil sous un œil inquiet pour sa propre fille. Elle filme son mari, médecin et héros de la résistance, avec un amour inconditionnel. Elle se filme elle-même, dans le reflet d’une mare de sang ou dans un miroir, en réaffirmant sa conviction et son engagement dans le conflit. For Sama est avant tout l’histoire d’une famille forte et soudée, il offre un retour sur un événement aussi sanglant que récent, vu de l’intérieur. Il retrace la condition de ceux qui luttent contre l’oppression en cherchant à construire et reconstruire. Faire rire son enfant, replanter une fleur écrasée par les gravats, chanter en famille… tous ces actes anodins deviennent grâce à Waad Al-Khateab le plus bel hymne à la liberté.

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