Compte rendu du Festival de Clermont Ferrand

Compte-rendu coécrit par Anna Darrieutort et Malou Six

Du 1er au 9 février s’est tenue la 37ème édition du festival du court-métrage de Clermont-Ferrand, qui s’est ouvert à l’échelle internationale en 1988. C’est depuis quelques années le festival dédié aux courts-métrages le plus important dans le monde entier. Nous avons eu l’occasion d’assister à la cérémonie d’ouverture ainsi qu’à plusieurs séances, grâce à un voyage organisé du 1er au 3 février par l’Association du LYF. Fondée en 2016, l’Union du Film Jeune promeut le film jeune lyonnais : elle soutient les festivals du film lycéen et étudiant et organise le Festival du film Jeune de Lyon qui a lieu chaque année en septembre. Un compte-rendu de l’édition 2018 avait d’ailleurs été publié sur Good Time : Bilan du LYF 2018. Nous vous invitons aussi à aller jeter un coup d’oeil à leur blog : http://www.lyonyoungfilmfest.fr/

Arrivé.e.s à Clermont-Ferrand vers 17h, nous sommes allé.es à la (deuxième) cérémonie d’ouverture de 22h30, à la Maison de la Culture. Avant d’entrer dans la gigantesque salle Jean Cocteau, on nous donne des cache-oeils. Une question nous traverse l’esprit : à quoi vont-ils servir ? La cérémonie débute par une présentation du festival, suivie de celle des différents jurys, qui, comme chaque année, sont au nombre de 4 : le Jury National, le Jury International, le Jury Labo et le Jury Etudiants. S’en suit la projection de 6 courts-métrages : une première séance qui témoigne de la grande diversité des films sélectionnés, tant dans leur sujet que dans leur forme. Néanmoins, une poignée de points communs permettent de tisser un fil, certes distendu, mais ayant la vertu d’assurer secrètement le passage d’un court-métrage à l’autre : une tendance à l’expérimentation, qu’elle soit formelle (à travers une utilisation singulière du montage notamment) ou spectatorielle (à travers le dispositif d’audio-description), ainsi qu’un goût prononcé pour les situations loufoques et la tonalité comique-absurde qui en découle.

Pour entamer les festivités, les programmateurs ont souhaité faire vivre aux spectateurs une expérience peu banale qui visait à nous mettre dans la peau d’un aveugle, le temps d’un film. Le premier court-métrage de la séance d’ouverture n’était en effet pas à voir ou à visionner, mais à imaginer et à reconstituer mentalement à partir d’un dispositif d’audio-description. Si cette expérience est en soi très intéressante, elle n’en reste pas moins limitée et finalement assez décevante. Les spectateurs sont placés dans une situation de conflit. Intérieurement, deux volontés contradictoires s’opposent : vivre l’expérience jusqu’au bout et laisser ainsi notre imaginaire jouer le cinéaste amateur pour donner corps à des images qui ne sont que de pures créations de l’esprit, ou bien retirer le cache-oeil pour avoir accès au film dans son intégralité, car la tentation est bien trop forte et le dispositif bien trop facile à déjouer.

Nos coups de coeur

La catégorie Ô Canada, Québec, Premières nations proposait une rétrospective mettant à l’honneur le “pays à la feuille d’érable”. Au vu des différentes séances auxquelles nous avons assisté (qui ne constituent donc qu’une vision partielle du festival), cette catégorie fut certainement la plus riche et la plus appréciée. L’un des films qui nous restent en mémoire est The Wet Season de Martha Ferguson. Réalisé en 2002, il met en scène une jeune Ellen Page – déjà pleine de talent – dans un scénario plutôt original : la jeune fille (prénommée Jocelyn) s’occupe des “cabines des larmes” de son oncle en pleine campagne, seul endroit où les femmes et les hommes peuvent se permettre de pleurer et relâcher toute la pression qu’ils subissent dans leur vie quotidienne. Métaphorique, ce film fait sourire tout comme il émeut, par sa légèreté et le charme de son actrice principale. S’ajoute à cela l’idée que le film maintient une forme d’ambiguïté assez drôle : on sait que ces cabines s’appellent “cabines des larmes”, mais la mise en scène laisse au spectateur le temps de s’imaginer autre chose, en retardant le moment effectif des pleurs. En effet, dans un premier temps, le film joue sur les différentes utilisations possibles de ce lieu étrangement nommé, dans la mesure où l’on peut voir dans ce terme une autre manière, plus poétique, de désigner les toilettes. De plus, le bus de touristes qui s’arrête pour laisser ses passagers se rendre dans ces cabines est visiblement composé de religieux, de telle sorte que le film semble prendre en charge un questionnement bien plus sensible, voire tabou : celui de la frustration sexuelle et de sa compensation. Les deux premières personnes à rentrer dans ces mystérieuses cabines sont des hommes, et ils se voient donner un mouchoir chacun par Jocelyn. Ce moment, particulièrement connoté, accentue l’effet comique du film, renforcé par une musique d’ascenseur répétée tout au long du court.

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Coup de maître des programmateurs, The Wet Season faisait partie de la même séance que Mal de Coeur, un film de Franie-Eléonore Bernier (Quebec, 2018) dressant le portrait de Ghislain, un homme abattu et dépressif, qui se surprend à entendre son coeur dans son coccyx. Son frère lui annonce alors qu’il est atteint d’une maladie mortelle et visiblement génétique puisque leur défunt père n’y a pas survécu. Une seule solution : réapprendre à rire. Au cours de la thérapie, il semble cependant que la dépression soit bien plus transmissible et contagieuse que la bonne humeur, et c’est au tour du frère de perdre son coeur. Comme il le dit lui même, on est mis en présence d’une “maudite famille de dépressifs”. Nous n’en dirons pas plus sur la chute du film, car c’est un film à voir et aucun récit écrit ne vaudra son visionnage. Il est simplement intéressant de noter sa résonance avec The Wet Season. Qu’il s’agisse de se forcer à pleurer ou de s’évertuer à rigoler, cette séance nous aura questionnées sur les émotions les plus extrêmes et sur leur implications sociales.

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A nos yeux et au regard des séances auxquelles nous avons pu assister, le dernier film fort de cette catégorie Ô Canada, Quebec, premières nations, s’intitule Nous Avions. Ce court-métrage réalisé par Stéphane Moukarzel (Quebec, 2013) met en scène une famille d’immigrants pakistanais dont l’habitude est d’organiser, tous les dimanches, un pique-nique à la lisière d’un aéroport, au bord d’une autoroute. Présenté tel quel, ce lieu semble bien peu attractif et surtout très mal adapté à une sortie en famille. Toutefois, il présente le rare avantage, et surtout l’espoir toujours reconduit chez le plus jeune des trois enfants, de voir passer un avion légendaire : le Concorde. La finalité ultime de cette escapade est ainsi de se prendre en photo avec le Concorde juste avant que celui ci n’atterrisse. En attendant cet instant précieux, un conflit intergénérationnel s’engage entre le père et le grand frère. Ce dernier se dit fatigué par ce genre de rituel qui l’enferme dans un cocon familial et culturel. A travers son désir d’émancipation et d’ascension sociale, le film en vient subtilement à éveiller des questions bien plus profondes sur les enjeux de l’immigration et de l’intégration, qui trouvent alors tout leur sens dans la métaphore de l’avion et de son atterrissage. Nous avions s’achève sur un plan adroit et juste, laissant entrevoir la possibilité d’une réconciliation et d’un renouvellement.

Changement de registre : complètement décalé – voire absurde à certains moments -, The Passage de Kitao Sakurai sorti en 2018 est notre coup de coeur de la catégorie Labo alors même qu’il n’a pas vraiment sa place dans cette sélection initialement réservée aux court-métrages expérimentaux (même si elle semblait finalement avoir des délimitations assez floues, et pour tout dire, un peu fourre-tout). Bref, laissons de côté la critique des choix de programmation, et revenons-en à The Passage. Du début à la fin, le spectateur suit les (més)aventures de Phil, un homme muet et un peu simplet poursuivi par deux agents après s’être évadé de prison. Ainsi, la capacité comique du court repose sur un running-gag efficace qui place notre héros dans des situations improbables et particulièrement drôles. Il faut dire que Phil Burgers est excellent dans ce rôle de nigaud attachant. Son errance offre au spectateur la représentation de différentes cultures que nous découvrons au même titre que notre héros : tantôt se retrouve-t-il à jouer de la batterie lors de ce qui ressemble à une célébration juive, tantôt est-il invité à un repas de famille africain. La mutité du personnage principal fait envisager chacune de ses rencontres comme un défi, celui de se faire comprendre et de lui-même comprendre ses pairs. Ainsi, le film va jusqu’à proposer une sorte de questionnement sur la difficulté à trouver sa place dans la société.

Leoforos Patision (Avenue Patission), Thanasis Neofotistos :  Le meilleur pour la fin. La dernière séance à laquelle nous avons assisté (catégorie International, avec ici un film venu tout droit de Grèce) s’est ouverte sur une petite pépite. L’intrigue est très brève : une jeune mère se rend à une audition pour obtenir un rôle dans La nuit des rois de Shakespeare. Mais alors qu’elle parcourt l’avenue Patission, elle reçoit un coup de fil de son fils Yannis : sa babysitter est partie, il est seul à la maison. La panique commence, le dilemme s’installe  : ou bien rentrer chez elle et rater l’audition, ou bien se rendre là-bas malgré tout et rester en contact avec son fils tout le long du trajet pour éviter une catastrophe. Toutefois, ce trajet est accidenté et de plus en plus périlleux. Une manifestation a lieu à ce moment même et les affrontements avec les policiers s’intensifient. C’est un véritable tour de force de la mise en scène qui participe pleinement à la puissance émotionnelle du film en plongeant le personnage principal dans un décor enfumé par les lacrymo et les bruits d’explosion. Composé d’un seul plan-séquence semi-subjectif qui accompagne le personnage en ne nous montrant que son dos, ce court-métrage atteint magistralement son but : faire grimper la tension jusqu’à la rendre insoutenable. Plus encore, le film s’arrête précisément à cet instant de climax, sans nous laisser la possibilité d’en redescendre. Le spectateur est ainsi tenu en haleine durant les 13 minutes de film. Véritable chef d’oeuvre, Leoforos Patision mérite sans aucun doute sa place dans la compétition officielle.

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  • The wet season (Portablesky Films)
  • The passage (Super Deluxe)
  • Avenue Patission (Argonauts)

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