Coco : Image, ma belle image

Critique de Coco (2017) de Lee Unkrich et Adrian Molina

Sans doute l’un des plus mélancoliques et aussi des plus colorés Pixar jamais réalisés, Coco comble par la justesse des émotions, la tendresse des personnages, et la beauté de ses images. Rarement dans un animé la mort n’aura été une aventure aussi musicale, enfantine et haute en couleur. L’humour est toujours au rendez-vous. Les scènes d’actions s’enchaînent avec maestro. L’animation est travaillée à la perfection. Lee Unkrich s’impose de nouveau, après le chef-d’oeuvre Toy Story 3, comme un véritable auteur. Après avoir abordé le thème de l’amour paternel comme ultime raison de vivre dans Le monde de Nemo (2003), après avoir majestueusement dévoilé les difficultés du passage au monde de l’adulte dans Toy Story 3 (2010), Unkrich s’attaque à son sujet le plus sérieux. Or il ne s’agit pas d’un film sur la mort, mais sur l’oubli. En effet le monde des morts est celui du souvenir. Un disparu continue d’exister dans le recueillement des vivants. Mais l’oubli est la mort la plus violente et radicale. Toutes les couleurs lumineuses du monde des morts ont le droit de persister, tant qu’elles sont reliées par la pensée au monde des vivants.

Par cette thématique, le film permet une grande réflexion sur le statut d’une image, et de fait sur l’image cinématographique. En effet un souvenir est une image qui reste dans notre esprit, image de quelque chose ou quelqu’un que l’on a connu. Si notre esprit meurt, notre mémoire également, donc il n’y a plus rien pour retenir l’existence de ces images. Le film a pour contexte une fête mexicaine, dans un petit village, qui rend hommage à tous les morts (Dia de los muertos ou « Jour des morts », tradition mexicaine authentique). Pour se souvenir de leurs aïeux, les familles doivent se réunir autour d’un monument où sont dressées les photos de tous les disparus. De cette manière, le moment venu lors de cette longue nuit festive, les morts peuvent sortir de leur royaume et retrouver quelques instants les sourires de ceux qui maintiennent leur âme en vie. Mais si la photo n’est plus affichée, si plus personne de vivant n’est là pour faire vivre l’image, alors l’image disparaît à jamais. L’âme n’a pas d’autre support que cette pensée de l’image. C’est ce que découvre le jeune héros de ce film qui se retrouve par erreur dans le royaume des morts.

Miguel est un jeune garçon dont la musique est sa seule passion. Mais il est issu d’une famille de cordonnier qui interdit formellement la musique depuis que la pionnière de la famille, son arrière-arrière-grand-mère, a été abandonnée par un célèbre musicien, Ernesto de la Cruz. Une fois dans l’autre monde, il est à la recherche de ce musicien, qui est également son modèle d’existence. Mais dans l’autre-monde, il fait la découverte de la vraie identité de son ascendant : un oublié voué à disparaître à jamais. Et cet oublié, Hector, qui veut par tous les moyens faire parvenir sa photo dans le monde des vivants, est le vrai compositeur et parolier de l’idole du jeune garçon, dont les chansons ont été volées, avant qu’il ne soit tué par Ernesto. Miguel subit la dure réalité de cet univers coloré, qui n’est en fait que le masque d’un monde des apparences. Un souvenir de quelqu’un n’est pas la personne elle-même, mais une création. Une image n’est pas la réalité, mais une interprétation. La célébrité d’Ernesto de la Cruz, donc le maintien de son image dans le réel, n’est qu’une duperie qui condamne un autre homme à disparaître de la mémoire d’une famille. La seule personne qui se souvient d’Hector est Coco, l’arrière-grand-mère de Miguel, en train de vivre ses derniers jours. Dès lors, la mort devient l’équivalent d’oubli éternel, tandis que pour d’autres comme Ernesto, la mort est le synonyme de postérité.

Hector sait ce qui l’attend : l’atténuation des couleurs, l’extinction des lumières, c’est-à-dire, la fin du film. C’est ce qui se passe dans cette scène magique où Hector boit avec son grand ami qu’il connait depuis le début de sa mort. Ils se servent un verre à boire. Hector veut le faire rire. Mais personne de vivant ne se souvient de lui, toute les traces ont été effacées. Hector lève son verre, tandis que la lumière se dissout et ne laisse qu’un hamac vide. L’image s’est envolée. En parallèle de cette mort, il y a Coco la mémé qui vit ses derniers instants, et dont la mémoire s’efface peu à peu. En même temps que sa mémoire se consume, l’image de son père disparaît lentement dans le royaume des morts. Bien que montrée dans ses derniers instants, l’animation de son corps est remarquable. Elle est pleine de rides, de traits de visages d’une intensité folle, et possède un sourire morose accablant. Ainsi il y a une vraie tension entre le monde des vivants et celui des morts, à la fois radicalement opposés et directement reliés, ne pouvant pas exister l’un sans l’autre. Et cette question de l’image vivante et de l’image morte se retrouve dans l’animation même. Le film s’ouvre sur une longue généalogie de Miguel, dressée comme un conte, et dont la narration est faite par l’illustration d’images figées et plates. Avant d’être confronté à des images en mouvement, on renoue avec les origines de l’animation qui sont le dessin et les défilements successifs d’images. Puis l’expérience inverse de cette fixité des images se produit lorsque Miguel passe dans le monde des morts. Soudainement la vie de l’animation se dégage fortement et contamine tous les éléments visuels. C’est ainsi que toute une féérie est convoquée, comme l’apparition de monstres protéiformes, dont les détails de figuration se font sentir jusque dans les mouvements de poils.

Coco marque ainsi un grand retour des studios Pixar. On retrouve toute l’énergie et la maturité qui est propre à leurs créations. Mais ce long-métrage renoue surtout avec une réflexion esthétique et un travail de l’animation, liés à de vrais propos existentiels, que l’on avait pu admirer dans les chefs-d’œuvre de Pixar que sont Vice-versa (Peter Doctor, 2015), Wall-E (Andrew Stanton, 2008) et surtout Toy Story (John Lasseter, 1995).

Photo : Walt Disney Studios Motion Pictures International

 

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