The Room et The Disaster Artist : retour à Wiseauland ?

Le monde des nanars est un petit monde qui semble tourner tout seul, totalement autonome et autarcique. Les échanges entre le cinéma mainstream et les nanars sont aussi rares qu’ils sont dignes d’intérêt. On se souvient du très sous-estimé Ed Wood (1994) de Tim Burton, sans doute un des films les plus personnels du réalisateur à la capillarité instable. Véritable lettre d’amour à une personnalité oubliée et moquée d’un cinéma de seconde zone, le mercenaire de la pellicule Edward D. Wood Jr., le film de Burton offre un regard attendri, jamais condescendant et sincèrement admiratif sur le cinéma bis, ses acteurs et son esthétique. L’annonce il y a maintenant plus d’un an de The Disaster Artist, de et avec James Franco marque un nouvel intérêt du cinéma mainstream pour la cinéphilie nanarde. L’occasion donc de revenir sur le film dont parle The Disaster Artist, l’hallucinant The Room de l’halluciné Tommy Wiseau, de même que sur le rôle du film dans la cinéphilie nanarde telle qu’elle est vécue aux Etats-Unis.

« Who are these characters ? »

The Room est un film proprement absurde, totalement incompréhensible, qui sait conserver une sorte d’hermétisme halluciné malgré les multiples revisionnages.

Le résumer est aussi simple qu’inefficace : Johnny et Lisa sont un couple parfait sur le point de se marier. Lisa trompe Johnny avec son meilleur ami Mark pour aucune raison. Johnny l’apprend, et se suicide (pardon du divulgâchage). C’est sans doute de cette absurdité qu’émerge une sorte de qualité hypnotique propre uniquement aux plus grands nanars. Le rire que le film provoque, sans doute bien plus qu’une moquerie grasse, semble agir comme un mécanisme d’auto-défense face au non-sens de ce qui se déroule sous nos yeux.

Tout semble s’y répéter, inlassablement, et surtout rien ne semble jamais progresser : combien de fois Mark répète-t-il que Johnny est son meilleur ami ? Combien de fois la mère de Lisa lui répète-t-elle que Johnny est sa sécurité financière et qu’elle ne devrait pas le quitter parce que quand même, Johnny est un type super ?  En plus de sa répétition inlassable des trois-quatre mêmes scènes pendant la totalité du film, certaines séquences sont d’un ridicule consommé, comme les atroces scènes de sexe avec allers-retours sur le nombril de Madame, et R’n’B sirupeux tendance post-Amel Bent. D’autres sont totalement dénuées de sens et défient toute explication, comme ce moment où les protagonistes jouent au football américain en smoking pour des raisons qui ne les regardent qu’eux.

Des bouts entiers d’intrigue, qui sont présentés comme importants, sont introduits pour ne plus jamais revenir, comme le cancer du sein de la mère de Lisa de même que certains personnages sont là pour une scène, ne servent à rien et ne reviennent jamais (comme le gangster Chris-R ou Peter le psychologue). De façon générale toute l’écriture du film semble dirigée vers la promotion de l’hydre bicéphale Johnny/Tommy Wiseau : beau, intelligent, attentionné, ayant du succès en amour et au travail mais trompé par la gent féminine qui « change toujours d’avis, c’est bien connu ». Le film semble être finalement l’œuvre d’un enfant mégalomane et misogyne coincé dans le corps d’un vampire Belgo-Croate à l’accent indéfinissable. Et c’est sans doute là que réside le cœur de The Room : son auteur.

Bien sûr, l’affirmation serait évidente pour n’importe quel autre film, mais ce n’est pas nécessairement le cas quand il s’agit de jauger le taux de sève nanar qui s’écoule d’un film. Des règles différentes s’y appliquent pour comprendre ce qui sépare le fade navet de la curiosité digne d’intérêt, tant certains films sont l’œuvre d’un faiseur sans âme, tout juste relevés par des acteurs terriblement cabotins ou un doublage calamiteux. The Room permet d’émettre une hypothèse générale autour du nanar : ce qui sépare le tout-venant du film moisi de films cultissimes comme un The Room, un Blood Freak ou un Homme-Puma, est une forme de marge indéchiffrable, un moment où le film se dépasse lui-même, sort totalement de ce qu’il est supposé être et atteint un régime radicalement autre.

Oh, Hi Tommy

Et dans The Room, cette marge porte le nom de Tommy Wiseau.

Il est sans doute, plus qu’aucun autre, le symbole de ce mystère nanardeux fondamental. Personne ne sait rien de Tommy Wiseau, pas même son meilleur ami Greg Sestero (qui joue Mark dans The Room et est l’auteur du livre The Disaster Artist) : il serait né – on ne sait pas trop quand, il ment constamment sur son âge – quelque part en Europe de l’Est, semble-t-il en Pologne, où il aurait grandi avant d’émigrer en France, puis aux Etats-Unis où il se serait fait connaître comme amuseur de rue grâce à ses marionnettes d’oiseau typiquement française, changeant son nom pour Wiseau. Ensuite, il se serait lancé dans le commerce de jeans bas de gamme avant de décider de devenir acteur/réalisateur/scénariste/producteur/mannequin pour sous-vêtements.

Et il convient de noter que tout ça est au conditionnel, parce qu’absolument rien n’est certain ni confirmé. On sait que son anglais est calamiteux : la fameuse réplique de The Room  « you are tearing me apart, Lisa ! » était notée dans le script « you are taking me apart », ce qui ne veut rien dire. Mais au-delà même de sa biographie ou de sa maitrise relative de la langue de Kanye West, le principal mystère entourant Tommy Wiseau est sans doute sa richesse : il est riche. Immensément riche. Et personne ne sait d’où vient sa fortune. Et c’est un point absolument capital pour The Room puisque Wiseau l’a totalement autofinancé à hauteur de 6 millions de dollars (oui), permettant au film de se tourner dans une indépendance (et dans un amateurisme) totale.

Mais si on ne sait rien de la vie de Tommy Wiseau, sa personnalité est elle aussi un mystère. Rien de ce qui est raconté dans le livre The Disaster Artist ne permet de cerner Tommy Wiseau aussi bien en tant qu’individu qu’en tant qu’artiste. C’est un excentrique, qui cultive son excentricité (il ne demande que des verres d’eau chaude dans les restaurants, porte constamment deux ceintures dont une pour « caler son cul »), et semble totalement vivre dans son monde (il parle souvent d’ouvrir un énorme hôtel, « la planète de Tommy »). The Room et le livre The Disaster Artist peuvent éventuellement permettre de déduire qu’il est misogyne, jaloux, colérique, mégalomane et fasciné par les figures de James Dean et Marlon Brando.

Mais aucune de toutes les informations qu’on peut glaner sur Tommy Wiseau ne permet d’expliquer ni de donner un sens à la folie hypnotique de The Room. Tout ça permet d’expliquer le désastre qu’est le film, c’est certain (une incompétence crasse combinée à une mauvaise maîtrise de la langue et une mégalomanie écrasante) mais pas la marge qui le sépare du tout-venant de l’étron cinématographique. Le mystère qu’est Tommy Wiseau, la marge qu’il représente fait écho à la marge qui fait de The Room un nanar mémorable.

« The best worst movie ever made »

L’existence du film The Disaster Artist, et le fait qu’il émane de James Franco et Seth Rogen, pose en creux la question de la réception du film outre-Atlantique et son insertion dans la cinéphilie nanarde américaine.

D’abord, la considération aux Etats-Unis des nanars est très différente de ce qu’on peut connaître en France ou en Espagne par exemple. Le terme français « nanar » n’a pas d’équivalent en anglais, on parle plutôt de films « so bad they’re good » (tellement mauvais qu’ils en sont bons), ce qui traduit un vrai embarras pour qualifier ces films. Si bien sûr certaines communautés isolées de fans se passionnent pour ce genre de choses, la cinéphilie nanarde semble s’organiser autour d’un nombre plus restreint de films, qui possèdent une base très solide de fans, ce qu’ils appellent les « cult movies ». Les trois exemples les plus célèbres et importants sont bien sûr The Room, mais aussi Troll 2, un bis italien fauché à base de gobelins végétariens et de jeux d’acteurs d’un autre monde ou encore Samurai Cop, pseudo polar américain Hong-Konguisant avec de sublimes perruques et un degré de beauferie rarement vu ailleurs (on peut aussi mentionner en passant le Plan 9 From Outer Space d’Ed Wood ou bien plus récemment, Birdemic : Shock and Terror, hallucinant remake non avoué des Oiseaux d’Hitchcock).

Par son côté communautaire, la cinéphilie nanarde américaine s’intègre en fait dans une contre-culture cinématographique d’initiés, avec ses codes (les robes rouges et le jeter de cuillères pour The Room, par exemple) et ses rencontres régulières. Elle se rapproche en fait très facilement des cultes voués à certains très bons films, comme le Rocky Horror Picture Show. Sans doute bien plus qu’en France, on est fan d’un film bien plus qu’on est fan de nanars. Et c’est bien de cette contre-culture d’initiés qu’émerge l’adaptation de James Franco. Le film The Disaster Artist s’entend très probablement comme hommage à cette cinéphilie de culte.

Au moment où j’écris ces lignes je n’ai pas encore vu le film, mais je dois avouer craindre un pur trip mégalomane, un véhicule à la gloire d’un James Franco se gaussant avec un Happy few de la nullité abyssale de The Room, sans affection ni reconnaissance mais avec un mépris et un dédain consommé pour Tommy Wiseau et toutes les personnes impliquées dans la création de The Room.

Et j’ai rarement eu autant envie d’avoir tort.

Bonus : critique de The Disaster Artist

« C’est comme Le Dîner de Cons, sauf qu’à la fin, Lhermitte pisse sur Jacques Villeret et ça fait marrer tout le monde »

J’ai donc vu The Disaster Artist quelques jours après la rédaction du corps principal de cet article. Ça fait maintenant des semaines que je suis totalement obsédé par The Room, que je le vois régulièrement et que je me suis plongé bien trop profondément dans cette histoire et ses acteurs. Le visionnage de The Disaster Artist apparaissait comme point d’orgue à mon obsession pour The Room et devait marquer sa fin. C’est pour en finir avec cette obsession qui peut tourner au malsain que je vais m’atteler à décrire cet échange entre cinéma mainstream et cinéma « autre ».

Et ce n’est pas de gaité de cœur que je dois reconnaitre que cet échange est vampirique.

C’est sans doute le mot qui définit le mieux The Disaster Artist, tant James Franco signe ici une appropriation totale de quelque chose qui ne lui appartient pas. En faisant le film, en attirant l’attention sur la reconstruction des scènes de The Room et sur son interprétation de Tommy Wiseau, Franco ne fait qu’attirer l’attention sur lui et son cercle proche, sur leur cinéphilie, leur soin dans la reconstruction malhabile de l’histoire absurde qui a mené à The Room.

Et il est sans doute ironique de vampiriser à ce point une personne déjà aussi vampirique que Tommy Wiseau, dont la lecture du livre nous apprend qu’il semble réellement se nourrir de la jeunesse et de l’esprit d’initiative de son entourage. En vampirisant ainsi une histoire aussi vénéneuse, Franco la vide de sa substance, n’aborde pas la relation toxique qui unit Tommy Wiseau et Greg Sestero, n’aborde pas les conséquences douloureuses pour Greg Sestero du culte de The Room.

The Disaster Artist aurait pu être une exploration fascinante d’une amitié vénéneuse et de la cinéphilie nanarde américaine. Il se contente d’un biopic fade, tout entier dirigé vers la promotion de son auteur/réalisateur/producteur : Franco semble se regarder jouer pendant tout le film. C’est très ironiquement un trip mégalomane riant à gorge déployée d’un autre trip mégalomane, mais dont on pourrait se moquer vu qu’il n’a pas James Franco au casting. Car le film est moqueur, excessivement moqueur, au point d’en arriver vite à un malaise consommé.

Le point d’orgue est sans doute atteint dans la séquence finale de l’avant-première, moment inventé et sans doute pensé pour synthétiser les différentes réactions que The Room a provoqué au fil des années, figurant ainsi son statut culte en devenir. La salle, d’abord consternée, essuie d’abord quelques gloussements, puis se met à rire unanimement et à gorge déployée, avant qu’un Tommy Wiseau plus que jamais dindon de la farce, affirme être bien content que sa comédie aie autant plu. Cette séquence – la dernière du film – est suivie d’une série de reconstitutions des scènes les plus fameuses de The Room, avec comparaison avec le vrai film fournies.

L’enchaînement de l’humiliation publique de Tommy Wiseau avec les reconstitutions de l’équipe de Franco est sans doute le symbole des problèmes d’intention qui gangrènent le film : un mépris proprement abject pour les personnes à l’origine de The Room couplé à une autopromotion de Franco et de ses ami.e.s qui se fait par la vampirisation d’un film qui – à n’en pas douter – a déjà bien plus marqué les esprits que ce Disaster Artist auquel on préférera mille fois un revisionnage du Ed Wood de Tim Burton.

Crédit photo : A42 Films (Distributeur US) ; Warner Bros. (Distributeur FR)

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