Palais d’argile : Feu! Chatterton de plus en plus près du soleil

Critique de l’album Palais d’argile (12 mars 2021) de Feu! Chatterton

Feu! Chatterton s’est imposé en quelques années comme l’un des rares groupes français à pouvoir prétendre à la fois à une certaine crédibilité artistique et à un relatif succès populaire. Le groupe a débarqué en 2015 sur la scène avec quelques morceaux mémorables – “La Mort dans la Pinède”, “À l’aube”, “Côte Concorde” ou “La Malinche” –, qu’on est aussi en droit de trouver juvéniles et maniérés, et un album remarqué – Ici le jour (a tout enseveli). En 2018, la bande a transformé l’essai avec L’Oiseleur, très beau disque construit comme un recueil de chansons autour d’amours perdues ou simplement déçues. Savant mélange de recherche poétique et de curiosité musicale, l’art de Feu! Chatterton n’a rien d’immuable mais se bâtit sur des fondations solides. Palais d’argile, troisième album du groupe sorti en mars dans une période assez désespérante, le mène à un niveau de créativité et de maîtrise dont on ne pouvait pas forcément se douter jusqu’ici.

Pourtant, “Monde nouveau”, le premier extrait paru et morceau d’ouverture du disque, ne laissait pas forcément présager du meilleur. Refrain familier, structure prévisible, et texte avec un angle politique ambigu manquant de hauteur de vue : le groupe avait habitué à un peu plus de rigueur et d’invention. Heureusement, le reste du disque ne suit pas cette voie discutable et les douze morceaux restants se révèlent bien plus riches, même si “Monde nouveau” n’est pas la seule chanson moins emballante. Ainsi, on peut citer “Compagnons”, adaptée d’un texte de Jacques Prévert originellement mis en musique par Joseph Kosma, qui est un peu trop débraillée, comme si elle avait été conçue principalement pour la scène. “La Mer” laisse également un peu dubitatif, avec son déroulé poétique excessif, manquant d’une structure cohérente. Ces quelques morceaux plus bancals ne font cependant pas oublier la générosité et l’intensité de l’ensemble.

Des titres comme “Cristaux liquides” et “Écran total” empruntent à des terrains beaucoup plus futuristes – l’album a d’ailleurs été co-réalisé par le groupe avec Arnaud Rebotini, compositeur et producteur spécialisé dans les musiques électroniques – et multiplient les parties différentes et les idées stimulantes. “Cristaux liquides” emprunte ainsi discrètement à des influences soul inattendues avant de se terminer sur une phase plus urgente dominée par les synthés qui évoque directement l’influence du net sur nos vies. “Écran total” se permet elle de tirer sur une fibre révolutionnaire tout en proposant un refrain des plus dansants et en poursuivant la réflexion sur la place des technologies.

Ailleurs, le groupe propose des ambiances beaucoup plus contemplatives et subtiles. “Avant qu’il n’y ait le monde”, est ainsi une mise en musique énigmatique de l’adaptation en français signée Yves Bonnefoy d’un poème de William Butler Yeats, “Before the World Was Made”, publié en 1933. Sa montée en puissance lente et délicate est une preuve de la nouvelle assurance du groupe, qui n’a plus besoin de tout miser sur l’énergie pour construire un morceau bouleversant. “Aux confins” est une autre complainte surprenante aux textures ambient, qui remet au centre les souvenirs et le poids du passé, thèmes chers au chanteur et parolier Arthur Teboul. Ce dernier s’y montre d’ailleurs plus introverti qu’à l’accoutumée, sans pour autant perdre de son expressivité émotionnelle.

La deuxième partie de l’album achève de convaincre de la valeur du travail accompli ici par Feu! Chatterton, même lorsqu’on a pu jusqu’ici croire que leur musique pouvait parfois tenir de la posture prétentieuse. “Libre” est la pièce centrale de l’album, et l’une de ses plus frappantes réussites. Malgré ses presque 10 minutes au compteur, le morceau se développe organiquement le long de multiples phases, entre rock progressif et atmosphère étrangement pastorale, avec un texte des plus expansifs et mystérieux. “Ces bijoux de fer” est une supplique admirablement touchante, qui rappelle certains titres de L’Oiseleur et “Panthère”, malgré sa forme d’interlude, est tout de même mélodiquement soignée, ouvrant la voie somptueusement à un triptyque final impressionnant.

“Cantique” tisse des liens évidents entre l’amour et la foi, mais transcende le sujet par son ampleur émotive et sa construction en couches synthétiques de plus en plus vibrantes. “L’homme qui vient” est un lent crescendo avec une dimension plus explicitement existentielle, et qui pourrait bien être le sommet d’intensité du disque. Sa coda furieuse est sidérante, et n’a rien à envier aux moments les plus explosifs de Radiohead. Enfin, “Laissons filer” est un hymne à l’espoir crédible, marquant par ses instants de lyrisme suspendus et ses mélodies élégiaques. Parvenant encore une fois à construire une composition épique, le groupe nous signifie également par ce dernier titre qu’il se range de préférence du côté de l’émotion. Malgré des inconséquences dans un propos qui peut parfois sonner vague à cause d’une écriture des plus alambiquées, la force émotive des chansons du groupe leur offre une bien suffisante raison d’être, qui plus que jamais mérite d’être saluée.

NB : L’album numérique tel que présenté à la vente et en streaming contient la version single de “Monde nouveau”, placée après “Laissons filer”. Cette piste étant absente des éditions physiques de l’album, nous ne la prenons pas en compte dans cette chronique.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Max Ribet dit :

    Agréablement surpris a écouter absolument

    J'aime

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