Malcolm : Tristesse ordinaire ?

Critique de la série Malcolm (Malcolm in the middle, 2000-2006), créée par Linwood Boomer

Retour en arrière, pendant le confinement. Peu consommateur de télévision, je me retrouve à zapper, de mémoire, un samedi soir, pour une raison que j’ai oubliée. Mon errance audiovisuelle est arrêtée par une petite pépite qui me rappelle l’enfance, l’adolescence, ces moments où, loin de nombreuses contraintes, je pouvais passer plusieurs heures devant la télé, parce qu’en zappant, j’étais tombé sur cette série : Malcolm (Malcolm in the middle, 2000-2006). Ni une ni deux, comme une addiction latente qui ressurgit, je reste scotché devant 6ter, la chaîne du groupe M6 qui, face au confinement, a décidé de rediffuser pour la 1000ème fois la série, afin de combler ses tranches horaires, déjà habituellement bien maigres. Je prends tellement de plaisir à cela qu’une fois les épisodes diffusés pour la soirée, je vais d’abord combler mon manque en regardant les replays sur 6play. Malgré une dizaine d’épisodes engloutis en une fois, le manque persiste, grandit et me poursuit dans mon sommeil. Dès le réveil, une seule mission : trouver un site qui met à disposition toute la série, de manière pas forcément très légale, en Version Française, pour l’effet nostalgie et profiter du très bon doublage. À partir de ce jour, je me lance dans l’intégral de Malcolm.

Cette expérience fut étrange. Étrange, parce que j’ai redécouvert cette série qui est pourtant au cœur de toute ma construction culturelle, avec la franchise Dragon Ball, par exemple. J’ai rapidement constaté à la fois comment la consommation de série avait complètement changé depuis mon adolescence et, surtout, que la méthode de consommation pouvait transformer notre réception. Deux constats d’une évidence profondément banale que j’ai pourtant expérimenté de plein fouet.


Alors, quand j’ai appris que la série allait être disponible sur Amazon Prime et, par conséquent, allait rentrer dans l’ère du « bingewatching » (enchaînement frénétique d’épisodes d’une série), je me suis dit qu’il fallait en parler.

Comme je l’ai dit, Malcolm est pour moi associé au zapping. Je n’ai que rarement regardé cette série très volontairement. Souvent, je tombais dessus par hasard et m’arrêtais. À cette consommation « hasardeuse », ajoutons l’indifférence complète du groupe M6 à la chronologie de la série. On est donc plutôt ici dans une approche ponctuelle, dans le sens où l’on visionne chaque épisode indépendamment des autres, sans vraiment vouloir chercher ou suivre une ligne narrative claire. À ce propos, qui est capable de résumer la série chronologiquement ? Quand j’ai commencé l’intégrale, j’avais en tête certains repères : Francis à l’école militaire, Francis en Alaska, Francis au Ranch, Malcolm chez les « têtes d’ampoules », Dewey dans la classe des élèves « perturbés », la naissance de Jamie. Le tout se mélangeait, bien évidemment. En regardant l’intégrale, on se rend déjà compte que, d’un point de vue narratif, il n’y a pas vraiment d’évolution. La naissance de Jamie reste un événement marquant mais n’est pas déterminant. Aussi, la série se conclut sur Malcolm qui commence ses études à Harvard, Francis qui a un boulot, Reese qui vit en colocation avec Craig, suggérant que l’absence de véritable fil narratif n’est plus possible dès lors que l’unité familiale devient trop éclatée. Encore plus, la toute fin indique que Lois est enceinte, bouclant la série sur une sorte de cycle. En réalité, l’enjeu du cadre familial est ainsi encore plus crucial qu’il n’y paraît. En regardant l’intégrale, j’ai compris que cette sitcom sur une famille un peu loufoque était en réalité une tragédie, qui reposait avant tout sur le thème de la famille, thème ô combien tragique.

La famille : lieu de la tragédie

Avant, je croyais que Malcolm était une série comique. On suivait les aventures d’une famille qui faisait globalement n’importe quoi et on rigolait. Les personnages étaient suffisamment hauts en couleurs et la série créative pour que la formule fonctionne toujours plutôt bien. Pourtant, quand on regarde la série chronologiquement, cette formule devient de plus en plus étrange. Le genre de la sitcom essaye souvent d’équilibrer le rire et l’émotion, afin notamment de créer un peu d’attachement pour les personnages et d’éviter un côté « enchaînement de sketchs ». Ici, la série travaille l’émotion en essayant de créer de la compassion pour chaque personnage. Reese est un garçon méchant, horrible mais sa bêtise et sa profonde solitude le rendent plutôt pathétique. On retiendra par exemple l’épisode 16 de la dernière saison,  » La Justicière « , où Reese se fait humilier par plusieurs filles à tel point qu’il en est presque paralysé, avant que sa mère ne le venge. Lois est justement constamment mise en scène comme la mère de famille qui doit tout gérer et surtout les catastrophes des autres, pourtant, difficile de ressentir de la compassion en vue du véritable rôle de tyran qu’elle incarne. Par exemple, dans l’épisode 13 de la saison 7,  » Mononucléose à deux  » Malcolm et Lois attrapent la mononucléose et passent leur rétablissement ensemble, ce qui leur permet de vraiment créer une relation mère/fils, plutôt inexistante jusque-là. Une fois les deux rétablis, Lois évacue toute complicité, préférant sa position autoritaire et voyant celle-ci comme une nécessité. De même, Malcolm, personnage principal qui s’adresse directement à nous au début, s’il souffre de son environnement familial, n’est pas pour autant un enfant de chœur et son arrogance pose souvent problème. Stevie est d’ailleurs son seul véritable ami.

En somme, la série nous malmène. Si regarder les épisodes sur M6 en zappant permettait de profiter avant tout du comique, le visionnage de l’intégrale fait émerger un véritable problème. Entre deux éclats de rire, on commence progressivement à ne pas aimer les personnages. Plus les épisodes avancent, plus la bêtise d’Hal est insupportable, le vice de Reese et Malcolm excessif, la cruauté de Lois presque dérangeante. Le plus problématique est la nécessité de ces défauts. Dans l’épisode 15 de la saison 6, Reese et Malcolm découvrent que tout le lycée les déteste, se vengent en conséquence, comprennent pourquoi ils sont détestés mais ne veulent absolument pas changer. On constate assez simplement que l’instabilité de cette famille qui permet le comique est aussi utilisée pour faire surgir quelque chose de tragique. La famille, qui peut nous faire rire le temps d’un épisode, devient, à la longue, un lieu horrible. Toutefois, pourquoi parler précisément de tragique ? Plus les épisodes se suivent, plus on comprend que le foyer constitue une prison, si ce n’est un enfer, non pas uniquement pour les enfants mais pour toute la famille.

Le propos général de la série est d’insister sur l’idée que, dans cette famille, et peut-être dans la majorité des familles, chaque membre dépend des autres, nécessairement. Impossible d’y échapper. On apprend à l’épisode 12 de la saison 4,  » Tolérance Zéro  » qu’il est presque de tradition que chaque enfant, à un moment de son adolescence, va fuguer pour vivre hors du foyer quelque temps et ce, plusieurs fois. De fait, non seulement Hal n’est pas inquiet dans un tel cas de figure mais il ne prend même pas la peine de rechercher Malcolm (de même, Reese est mis à la porte par sa mère lors de l’épisode 6 de la saison 7,  » La Guerre des nerfs « ) . La structure familiale est tellement puissante qu’y échapper n’est même pas envisageable. Le dernier épisode explicite presque cette idée : Malcolm doit choisir son avenir, un entrepreneur lui propose un boulot dans sa boîte d’informatique, avec un très gros salaire. Partant, Malcolm se verra couper l’herbe sous le pied par sa mère, qui lui explique précisément tout le parcours de vie qu’elle, et plus largement toute la famille, a prévu pour lui. Et ce parcours signifie beaucoup.

En effet, Lois, dans cette ultime contrainte sur son fils, lui explique le plan : Malcolm doit devenir Président des Etats-Unis pour pouvoir, grâce à son expérience dans cette famille, « être le premier à ce poste à être concerné par les petites gens». En surface, on peut percevoir ici une sorte de morale un peu niaise, qui essayerait de conclure sur toutes ces saisons à voir cette famille enchaîner les galères. Personnellement, j’y vois du tragique. Malcolm est un héros tragique parce qu’il doit se sacrifier pour sa famille et qu’il ne peut pas y échapper. Chaque épisode nous présente des personnages qui veulent trouver leur propre liberté mais qui, fatalement, ne peuvent pas se détacher de leur famille. La situation de Francis dans ce dernier épisode va dans ce sens. Alors qu’il a un travail, il préfère mentir à sa mère, afin de maintenir leur relation conflictuelle.

Le sens de la fatalité est démultiplié par le fait que la famille de Malcolm est financièrement et socialement en souffrance. Dans l’épisode 13 de la saison 7, alors que Lois est malade, Hal découvre que tout le quartier organise des fêtes sans eux. Il prendra plaisir à appréhender cette nouvelle vie sociale mais préférera sa femme à celle-ci. De même, dans l’épisode 8 de la saison 5,  » C’est la fête ! », la famille découvre, lors d’une fête de quartier, que tout le monde les déteste et, malgré tout, ils transformeront plus ou moins volontairement cette fête en catastrophe.


Financièrement, le problème est plus compliqué et donne une teinte politique à la série. La précarité de la famille est une constante et les anniversaires ou la fête de Noël sont souvent l’occasion de voir à quel point la situation est délicate. L’épisode 6 de la saison 6, « L’Etrange Noël de monsieur Hal », est en ce sens très intéressant puisqu’on voit la famille s’offrir des cadeaux faits maisons, par souci d’économies, et un Hal qui fait n’importe quoi, culpabilisant de ne pas pouvoir offrir de Noël digne de ce nom à sa famille. À la fin de la saison 5 et au début de la 6, les deux parents se retrouvent sans emplois et tâchent de s’en sortir. L’épisode 2 de la saison 6, « Les Idoles », suit d’ailleurs Hal dans ses aventures d’homme au foyer.

Il faut le noter, pour une sitcom, il est assez exceptionnel de voir la question du travail, du patrimoine, de la précarité, être au cœur du scénario. L’enjeu financier participe alors du sens de la fatalité, puisque rien n’est envisageable sans prendre en compte l’aspect pécuniaire. Non seulement, les possibilités sont restreintes pour les personnages mais surtout leurs rêves font toujours face à cet obstacle infranchissable. Hal, plus particulièrement, incarnant sans doute le personnage le plus rêveur et déconnecté de la réalité, fait très bien surgir une telle fatalité. Symbole parfait de son fonctionnement, l’épisode 14 de la saison 2,  » Hal démissionne « , nous fait suivre un Hal en pleine crise de la quarantaine qui cherche à retrouver le sens de sa vie grâce à la peinture. Lois indique le caractère cyclique de la chose, Hal ayant besoin de moments d’évasion, pour échapper temporairement à la réalité et mieux y revenir.

Hal, champion de patins à roulettes

En réalité, le tragique de la série Malcolm se concentre dans la manière dont on nous propose à la fois du réalisme et du créatif complètement délirant. Lorsque l’on regarde un épisode en zappant, on se focalise avant tout sur la créativité et le comique. À l’inverse, en suivant cette famille sur le temps long, épisode après épisode, le réalisme s’installe. Ce phénomène permet avec une grande efficacité de s’attacher aux personnages mais, à force d’accumulation, le décalage entre réalisme et folie des situations devient difficile à vivre. Le mécanisme au cœur de la série est de nous présenter des actes totalement excessifs pour mieux rappeler à la réalité les personnages. L’exemple emblématique est l’épisode 4 de la saison 4,  » Sois belle et tais-toi  » où Hal gagne 1000$ à un ticket de grattage, promet à Dewey de les garder pour ses études, mais les dépense dans la location d’un rouleau compresseur. Face à la folie grandissante de Hal, Dewey intervient et le ramène à la réalité.

Dewey : héros tragique

Le cas de Dewey est ainsi symptomatique de tout le tragique de Malcolm et d’un tel mécanisme. Dewey incarne un personnage mignon, tendre, plein de compassion, dont la créativité et l’onirisme se font frapper continuellement par le réel. Se retrouvant à cause de son frère dans une classe pour enfants en difficulté, il décide d’y rester pour mieux les aider. Dewey porte une charge tragique car il représente une souffrance constante, fatale. Souffre-douleur de ses frères, il est aussi complètement ignoré par ses parents. Cela donne le très bel épisode 1 de la saison 2,  » Embouteillage », où il traverse les Etats-Unis tout seul, sans que sa famille ne s’en rende compte, ou des situations plus cruelles : lors de l’épisode 5 de la saison 5,  » Caméra Cachée », Dewey sèche les cours pour faire du spectacle de rue et accumule un véritable pactole, que ses parents vont découvrir et lui prendre, supposant qu’il s’agit d’argent qu’ils avaient caché eux-mêmes.

Pire encore, dans l’épisode 21 de la saison 7,  » Le bal de la promo « , Hal et Loïs s’organisent une soirée en amoureux, croyant que les enfants sont absents mais oublient complètement la présence de Dewey, Hal allant jusqu’à lui donner son portefeuille pour que son fils quitte le foyer le temps de la nuit. Cet épisode est déterminant car le jeune garçon va pouvoir se venger et accomplir pour nous la véritable catharsis de toute la série, installant celle-ci de plus en plus du côté de la tragédie. Ainsi, en possession de toutes les cartes et permis de son père, Dewey fait faire à ses parents un parcours, en les faisant chanter, notamment parce qu’ils ont oublié son anniversaire et qu’ils n’ont aucune photo de lui. À la fin, Hal et Lois retrouvent Dewey et Jamie. Le grand frère explique alors qu’il s’agit pour lui à la fois de briser le cycle de violence installé par ses frères mais aussi de faire en sorte que ses parents s’occupent de Jamie, contrairement à ce qu’ils ont fait avec lui. Cet épisode confirme complètement le caractère tragique du personnage de Dewey, qui cherche à combattre la fatalité de cette famille et n’hésite pas à se sacrifier pour cela.

Il faut ainsi bien comprendre que la tragédie qu’est Malcolm n’existe qu’en tant que telle dans le cadre du bingewatching. Regarder de manière sporadique la série évite une sorte de saturation qui fait surgir toute la cruauté de cette famille, cruauté qui donne au fur et à mesure un goût amer au rire.


Toutefois, est-ce que cette découverte a été une mauvaise expérience ? Non, au contraire. Si je trouvais Malcolm déjà géniale, je perçois maintenant une toute nouvelle complexité, soulignant l’intelligence d’écriture de cette série, qui propose un véritable travail sur le genre de la sitcom, le comique et plus particulièrement la répétition. « Bingewatcher » Malcolm, c’est expérimenter un sentiment étrange, entre tendre attachement pour les personnages et agacement ou révulsion. Autrement dit, « bingewatcher » Malcolm, c’est faire l’expérience de la complexité, bien loin d’une simple approche binaire. C’est très agréable, parfois rageant, mais c’est beau.

Crédits : 20th Century Fox Television; 6ter; M6; W9

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