Par.Sek, JP Goulag et Animali, nouvelles découvertes pop/rock françaises

Le printemps a été rude – c’est peu de le dire – et pas forcément des plus propices à s’intéresser de près à la culture de notre temps. Pourtant, l’actualité artistique, et particulièrement musicale, ne s’est pas arrêtée et ne nous a pas attendu.e.s, nous autres passionné.e.s et chroniqueurs/chroniqueuses de tous bords, les sorties d’albums, de singles et d’EP s’étant presque enchaînées à la vitesse qu’on leur connaît en temps « normal ». L’été vient de débuter, et il est temps de tenter de relancer la machine, à notre échelle, humblement. Pour ce faire, nous avons décidé de parler en premier lieu de quelques jeunes groupes, lyonnais ou parisiens, qui ont sorti il y a peu de nouveaux morceaux : Par.Sek, JP Goulag et Animali. Bonne lecture, en espérant vous redonner l’envie de découvrir, à votre rythme et avec le plaisir mélomane en seul maître.

Galère, single de Par.Sek

La menace de l’extinction de l’espèce humaine est devenue si tangible qu’elle influe sur à peu près toute la culture d’une civilisation occidentale pourtant en flagrant délit de déni généralisé, se reposant sur des demi-mesures qui paraissent chaque jour plus dérisoires. Devant cet horizon désespérant et l’exaspération de l’attente d’un changement qui ne vient pas, il y a une multitude de réponses individuelles possibles : s’enfermer dans la négation de la réalité, chercher des distractions rapides, sombrer dans le nihilisme, se livrer à un activisme qui pourrait bien servir, tenter d’aimer et d’aider comme on peut, ou simplement écrire ce qu’on pense et ce qu’on ressent. L’art ne nous sauvera pas, c’est une certitude, mais il permet d’appréhender autre chose, quelque chose de moins concret, à effleurer parfois une forme de plénitude de l’âme dans une époque pourtant si douloureuse. Même la musique, même la pop s’empare dorénavant de la peur de la catastrophe climatique, grâce à des points de vue singuliers, du “Wild Time” de Natalie Mering aux “Palmiers Sauvages” d’Agnès Gayraud.

Le trio parisien Par.Sek est de ceux qui ont choisi la musique pop pour exprimer de manière cathartique les angoisses du moment. Au départ projet solo électronique et uniquement instrumental qui a donné naissance à l’album / p a r . s e k / en 2017, Par.Sek s’est développé et a décidé de s’inscrire dans une mouvance plus reconnaissable, quelque part à mi-chemin entre l’énergie et la légèreté de La Femme et les influences 80’s et l’amour des mots de Grand Blanc. Le groupe garde tout de même à l’esprit ses tendances plus expérimentales, notamment lorsqu’il s’agit de jouer sur scène, mais le single “Galère”, publié début mai juste avant le déconfinement, confirme bien la volonté de se montrer plus accessible et rassembleur. Le morceau est ainsi une ode à l’amour, et au courage d’avouer ses sentiments, déclamée avec une naïveté rafraîchissante sur un lit de synthétiseurs joueurs et de boîtes à rythme tapageuses. Le trio a même réussi à écrire un refrain entêtant, en utilisant ce terme si trivial et galvaudé de « galère » qui cache parfois bien des souffrances.

Si l’on voulait se montrer un peu moins enthousiaste à l’égard de la démarche de Par.Sek, on pourrait dire que leur style fleure bon l’amateurisme. Certes, leur production est encore assez rudimentaire, leur choix de sons de synthés dénué de recherche atmosphérique, et l’habillage visuel ressemble à un simple délire entre potes ; mais cela constitue également une bonne partie de leur charme : ils sont proches de nous, ils nous ressemblent. Nous avons d’ailleurs pu écouter les premières versions des morceaux qui constitueront un nouvel EP, à paraître à la rentrée, intitulé Amour, fin du monde et anticapitalisme – tout un programme. L’EP confirme la direction annoncée par “Galère” mais nous permet également de mieux comprendre le décalage qu’entretient le groupe. Si leurs textes, souvent très travaillés sur le plan lexical, semblent indiquer un manque de radicalité politique, Par.Sek ne manque ni d’humour, ni d’idées, y compris dans ses arrangements parfois déroutants. Il n’y aura dorénavant plus qu’à affiner le discours, et peut-être aussi à se calmer sur les rythmiques carnavalesques, car la mélancolie leur réussit plutôt bien, pour que Par.Sek devienne un groupe à suivre durablement sur la scène pop francophone, réussissant à la fois à être en prise avec son époque et à conserver une pertinence musicale.

Mishaps, EP de JP Goulag

On nous annonce depuis des années, peut-être même des décennies déjà, la mort du rock, genre musical vétéran dont la popularité a certes indéniablement décliné depuis l’aube du nouveau millénaire. Pourtant, on sait bien, ne serait-ce que si l’on s’intéresse aux scènes locales, que la mythologie rock et les idéaux qui vont souvent avec inspirent encore la jeunesse musicienne comme mélomane. L’immédiateté des compositions construites sur trois-quatre accords de quinte, les refrains scandés comme des slogans exprimant une rage souvent réprimée et parfois même sans cause, ou la puissance de frappe d’un combo guitare-basse-batterie bien huilé sont autant d’ingrédients attestant de l’éternelle vivacité – et légitimité – du rock sous toutes ses formes. C’est dans cette tradition de simplicité et de sincérité que s’inscrit le trio JP Goulag, nouveau représentant de la scène garage rock lyonnaise, qui a fait paraître début mai son premier EP, Mishaps.

Enregistré dans l’urgence, Mishaps donne également l’impression d’avoir été écrit de la manière la plus spontanée possible. L’amateur de garage ou de punk ne sera pas surpris ici : les morceaux font trois minutes, suivent des structures couplet-refrain classiques et ne s’embarrassent pas de fioritures instrumentales, mais la formule fonctionne sans mal sur les quatre titres proposés. Le titre le plus expressif est probablement “The Best Years of Your Life (Are Over)” et son attitude fataliste bien mise en musique par le contraste entre l’énergie des couplets et la pesanteur des refrains. Le pont instrumental surprend par sa montée en puissance remarquable où le jeu de guitare se fait plus mélodique, parvenant à faire du dernier refrain un moment franchement jouissif. Les autres morceaux ne sont malheureusement pas à la hauteur de cette introduction, mais l’EP n’est jamais désagréable.

“What’s in a Gurl/Boi?” et “Embittered”, les deux autres compositions originales, semblent ainsi plus prévisibles et convenues, et ne bénéficient pas d’une mélodie vocale entêtante comme “The Best Years”. On sent bien pourtant les tentatives de dynamiques loud/quiet dans “Embittered” par exemple, héritées du rock alternatif à la Pixies de la fin des années 80, mais le manque de finitions dans les parties de guitare et de basse se fait d’autant plus sentir. D’ailleurs, le groupe citant Dinosaur Jr. dans ses influences, on aurait pu espérer la prise de risque d’un solo de guitare, même sans prétendre à l’expressivité magique d’un J Mascis, mais JP Goulag semble avoir tout misé sur l’efficacité, quitte à perdre de vue la recherche mélodique. Pas étonnant donc de voir Mishaps s’achever sur une reprise énervée de “Girl Dreams”, vieille ritournelle un peu poussive de Beck datant de sa période folk lo-fi, où il allait justement au plus direct – et ne savait visiblement pas comment adresser la parole aux femmes… Reste que, malgré ses limites, Mishaps est une tentative attachante et un premier jet prometteur, et l’on se doute que le trio saura donner un peu plus de chair à ses compos pour ses prochaines sorties.

Mary D. Kay, album de Animali

En avril 2015, au hasard d’une soirée réunissant plusieurs groupes à La Péniche, petite salle de concerts à Chalon-sur-Saône, nous avions découvert une formation lyonnaise étonnante et séduisante : Animali. Le groupe, alors déjà auteur d’un EP qu’il vendait lors de ses shows, produisait une musique aventureuse à mi-chemin entre la pop, le psychédélisme et le rock progressif, augmentée d’une sensibilité mélodique toujours inspirée et parfois même très accrocheuse. Assez singulier dans un paysage local qui alterne le plus souvent chanson et garage rock ou punk, Animali n’avait cependant pas donné de nouvelles depuis un deuxième EP paru fin 2015. 5 ans, cela peut paraître très long comme silence discographique pour un jeune groupe cherchant à se faire un nom. Heureusement, Animali, qui évolue désormais en duo, a signé chez le label indé Archipel Music, et vient de sortir le 12 juin son premier album tant attendu, Mary D. Kay.

Comme c’est toujours le cas avec un disque longtemps fantasmé, et particulièrement lorsqu’il s’agit d’artistes qu’on n’a pas encore entendu sur un long format, la joie de savoir que l’œuvre existe enfin côtoie l’appréhension, voire la peur d’une amère déception. Certains cherchent pour l’éviter à multiplier les pistes artistiques, espérant ainsi contenter le plus grand nombre – on pense par exemple au récent premier disque à la créativité débridée des britanniques de HMLTD, West of Eden. Julien Jussey et Benjamin Richardier, les têtes pensantes d’Animali, ont choisi à l’inverse d’écrire un disque resserré sur seulement 8 titres pour un peu plus de 35 minutes d’une écoute très consistante, riche et compacte à la fois. La fougue sans limite des premiers EP a quasiment disparu ici, les compositions prenant leur temps et optant plutôt pour l’expansion musicale et l’introspection, à l’exception du guilleret “Goodbye Sunday Aerobics”, qui rappelle les tentatives de pop quasi-humoristiques de MGMT sur Little Dark Age. À ce propos, les influences d’Animali, si elles se font plus que jamais sentir – de riffs de guitare à la Temples sur “Genetic Bomb” à une progression instrumentale très proche du Radiohead d’In Rainbows sur “The Pack” –, ne prennent jamais le pas sur l’originalité du groupe, qu’il trouve notamment dans sa persistante mélancolie.

Ainsi, Mary D. Kay, sans tomber dans l’écueil tant redouté de l’« album-concept », s’avère parcouru de relents apocalyptiques évidents dès lors qu’on s’intéresse aux textes – disponibles sur la page Bandcamp de l’album. Cette angoisse terriblement contemporaine s’insère d’ailleurs également dans les compositions instrumentales retorses et évolutives et dans les voix peinées du duo. La beauté du disque se loge dans cette capacité à transcender un matériau apparemment trivial par le choix des mots utilisés et la capacité du groupe à proposer des ambiances uniques, comme en dehors du monde – la production et le mixage s’avèrent à ce titre d’une élégance et d’une grâce assez dingues pour un premier album. Même lorsque le duo ose la ballade tire-larmes avec “Survival of the Filthiest”, il s’en sort avec les honneurs car il semble sincère et armé des meilleurs intentions. Le disque se termine avec le diptyque “Connie & Blyde” qui confirme cette propension à l’émotion, entre une première partie qui rappelle les mélodies les plus douces-amères des Kinks et une seconde presque ambient : une parfaite conclusion pour un disque globalement très réussi.

Image mise en avant : Pochette de Mary D. Kay de Animali, artwork de Frederic Tacer pour Archipel Music, 2020

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