Jeff Beck Jazz à Vienne 2018 : Still got the blues

J’ai entamé mon été avec un concert que je ne suis pas prêt d’oublier. Encore une fois arrivé dans les premiers, je me suis tenu à la barrière, ne souhaitant rien perdre de la scène sur laquelle allait se poster dans quelques instants l’un des derniers géants. Le soleil frappait sur la pierre brûlante du vieux théâtre romain, tandis que mon impatience s’accroissait. Les lumières s’allument enfin, la musique démarre, avec une première partie déjà alléchante. La guitariste et chanteuse Joan Shaw Taylor est un sympathique avant-goût. Durant un peu plus d’une demi-heure, et ce malgré les quelques problèmes techniques, c’est un vieux blues électrique qui nous aura échauffé pour la suite. Sans faire preuve d’une virtuosité hors-norme, ni d’un jeu très technique, la jeune artiste se maintient suffisamment pour chauffer les gradins qui n’attendent plus que le maître.

Consacré 5ème meilleur guitariste de tous les temps par le magazine Rolling Stone, Jeff Beck est avant tout reconnu par ses pairs. « Le guitariste pour guitariste ». Et pour cause, quel musicien n’a pas un jour croisé la route de cet artiste révolutionnaire ? Beck semble avoir à sa manière construit une partie de l’histoire de la musique, toujours un peu dans l’ombre. Sans jamais vraiment être dans le système, ni même consacré par les médias, il a toujours su garder une attache particulière avec ses contemporains. Partout il brille, que ce soit au sein des Yardbirds (aux côtés d’Eric Clapton et de Jimmy Page), avec son Jeff Beck Group, ou bien en carrière solo, chaque album semble être une case supplémentaire rajoutée à la voie qu’il entreprend. C’est une nouvelle capacité de jeu, un nouveau style musical ou une autre expérimentation… D’où le nombre incommensurable de collaborations qu’il a enchaînées. La liste est longue, mais si belle que je vous en laisse voir une partie : Rod Stewart, John Paul Jones, Stevie Wonder, Carlos Santana, Rolling Stones, Roger Waters, ZZ Top, Herbie Hancock, Keith Moon…

Pourquoi ne pas se souvenir de celui qui a devancé Jimi Hendrix ? Celui qui avec sa mythique Fender a su en premier user de l’électricité comme d’un atout musical, en faisant des défauts de jeu un nouveau son singulier. C’est ainsi dès le début des années 1960 que Jeff Beck s’expérimenta dans les diverses pédales, wah-wah ou discordantes, parfois des mécaniques aussi surprenantes en elles-mêmes que leurs utilisations si singulières. Et puis Beck, ce sont aussi les distorsions, le vibrato, le tapping, l’écho, le talkbox (voix mêlée à la guitare), toutes ces sonorités tant de fois copiées ou réexploitées. Mais Beck c’est surtout une technique bluffante, une maîtrise sublime de son instrument, Jeff Beck c’est un doigté reconnaissable entre tous.

Et pourtant quelle discrétion ! Aujourd’hui peu de monde se souvient de l’impact majeur de Jeff Beck. Il n’a fondé ni Cream ni autre Led Zeppelin comme ses deux compères des Yarbirds. Il a fait son petit bout de chemin, il a produit ses sons, expérimenté toute l’étendue de son jeu, adapté des musiques de manières inconcevables, ou joué avec ses amis le temps d’un soir, le temps d’un album, avant de retourner dans l’ombre de celui qui n’est ni mort à 27 ans, ni fait de shows explosifs marquant le regard plus que l’oreille. Car il peut passer du blues au jazz, du progressif au garage, du funk au métal, et toujours son jeu s’adaptera, rentrera dans le groove et nous emportera. Et sur scène, c’est ce qui me plaît tant chez lui, c’est son partage, son dialogue avec ses comparses. Un petit phrasé bien placé qui ne demande que réponse de sa bassiste, ou bien une accroche doublée par son batteur explosif. Il n’y a jamais de trop grosse monstration, jamais de surplus. Pas de place à la lassitude des longs solos interminables ne servant qu’à la surexposition presque puérile d’une technique de jeu parfaite, mais sans sentiment. Or Beck a du cœur. Il vit sa musique, il la partage, il nous la fait comprendre. Tous ses sons partent d’une simple phrase, souvent d’un riff basique hérité de bons vieux blues, ou bien d’une ligne suffisamment jazzy ou funky pour laisser place à l’impro. Et de cette petite base il étend son jeu d’une manière prodigieuse. Il expose tout son savoir-faire en délicatesse, rempli de grâce, plein d’un style inépuisable.

Avant de venir au concert j’ai écouté son dernier album Loud Hailer sorti en 2016, interprété avec un très jeune groupe de rock anglais nommé Bones. Et cet album m’a surpris par son énergie folle. Là où l’artiste s’était plutôt orienté vers des sons plus blues, ou jazz dans ces derniers temps, ici il livre un album de garage rock explosif. On a l’impression de retrouver la force du temps du Jeff Beck Group. Mieux encore, Jeff Beck à 70 ans passés semble encore révolutionner son jeu. De nouvelles sonorités inédites dans sa carrière prennent vie dans cet album surprenant, comme en témoigne le titre « Pull It«  faisant disparaître la frontière entre le rock et l’électro. Le mixage et la production de l’album atteignent une quasi perfection, ne se reposant sur aucun acquis et donnant le sentiment que le rock n’est pas mort et peut encore être repensé, surtout quand Jeff Beck est présent. Et c’est également ce que j’ai ressenti durant tout son concert. Il a ouvert sur son dernier album mais en l’interprétant en free-jazz. Et cette atmosphère jazz-fusion a plané durant tout le concert, n’hésitant pas ainsi à réarranger certains de ses plus grands morceaux, voire des tubes d’autres groupes comme sa magnifique version de A day in the life des Beatles. Laissant toujours de la place à ses camarades, son style ne lasse jamais, de même que son jeu si singulier qui n’encombre pas le dialogue avec les 3 musiciens. Alternant en permanence entre morceau instrumental et chansons, Jeff Beck livre dans ce concert d’un peu moins de 2h une expérience unique de partage avec le public, comme une histoire revisitée du rock des années 1960 à nos jours, juste le temps d’une soirée.

Le concert terminé, j’étais transporté là où j’aimerais tous les jours m’envoler et ne jamais revenir. J’étais dans l’énergie et la folie d’une musique éternelle que j’ai eu la chance pendant un soir de vivre pour de vrai. Il a joué la plupart de ses meilleurs morceaux, et tous ses grands albums ont été représentés. Il était accompagné de musiciens extraordinaires avec une maîtrise technique stupéfiante et un groove toujours au rendez-vous. Ainsi il y avait Rhondo Smith, l’ex-bassiste de Prince au phrasé magique, l’incroyable chanteur Jimmy Hall, la magnifique violoncelliste Vanessa Freebairn-Smith, et surtout le batteur à la puissance et technique ravageuses et destructrices, Vinnie Colaiuta, un des plus grands batteurs de jazz fusion, notamment reconnu pour le culte Joe’s Garage de Frank Zappa, que Zappa lui-même qualifiera de meilleur batteur avec qui il a joué.

Tracklist du concert :

  • Pull It (Loud Hailer, 2016)
  • Stratus (Billy Cobham, Spectrum, 1973)
  • Nadia (You Had It Coming, 2001)
  • You Know You Know (Mahavishnu Orchestra, The Inner Mounting Flame, 1971)
  • Morning Dew (Truth, 1968)
  • I Have to Laugh (Fleetwood Mac, 1968)
  • Starcycle (There and Back, 1980)
  • Lonnie
  • MNA (Dream of You, 2010)
  • Just for Fun
  • Little Wing (Jimi Hendrix, Axis: Bold as Love, 1967)
  • A Change Is Gonna Come (Sam Cooke, Ain’t That Good News, 1964)
  • Big Block (Jeff Beck’s Guitar Shop, 1989)
  • Cause We’ve Ended as Lovers (Blow by Blow, 1975)
  • You Never Know (There and Back, 1980)
  • Brush with the Blues (Wired, 1976)
  • Blue Wind (Wired, 1976)
  • Superstition (Beck, Bogert and Appice, 1973)
  • A Day in the Life (The Beatles, Sgt. Pepper’s, 1967)
  • You Shook Me (Truth, 1968)
  • Goin’ Down (Jeff Beck Group, 1972)

Merci Jeff Beck pour ce grand moment, tu resteras à jamais l’un des plus influents artistes de la musique contemporaine et ce live me l’a juste confirmé.

Mes albums préférés de Jeff Beck (carrière solo et Jeff Beck group) :

  • Wired, 1976
  • Blow by Blow, 1975
  • Jeff Beck Group, 1972
  • Beck-Ola, 1969
  • Truth, 1968
  • Beck, Bogert and Appice, 1973
  • Jeff Beck’s Guitar Shop, 1989
  • Rough and Ready, 1971
  • Jeff Beck with the Jan Hammer Group Live, 1977
  • Loud Hailer, 2016

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