Christophe en 10 chansons méconnues

Daniel Bevilacqua, mieux connu sous le simple prénom de Christophe, était un artiste musical singulier et insaisissable qui a su s’épanouir sur une scène française dont on peut depuis longtemps déplorer le conservatisme et la normativité. Disparu tragiquement il y a déjà un an, au début d’une crise qui n’en finit pas de durer depuis et qui laisse penser que rien ne sera plus comme un avant qui était déjà profondément insatisfaisant, Christophe a laissé derrière lui une discographie protéiforme qui se laisse explorer indéfiniment sans lasser. Comme il est difficile d’écrire sur une œuvre qui sait si bien parler au cœur en laissant de côté l’esprit, et qui pourtant témoigne d’une grande sophistication esthétique, nous avons choisi ici, après un retour plus exhaustif sur la carrière du musicien l’an passé, de mettre en lumière dix compositions marquantes qui ne figurent pas forcément parmi ses plus grands succès. On espère que ce texte vous donnera encore envie de replonger dans l’univers de cet amoureux de la musique et du son, qui a su si bien chanter à de nombreuses reprises son goût pour les plaisirs de l’amour.

“Mère, tu es la seule” (1970)

Christophe a débuté sa carrière comme un chansonnier post-yéyé un peu plus concerné et tourmenté que la moyenne. Son premier album, sorti sans titre fin 1965 (ou en 66 selon les sources), et aujourd’hui trouvable sous le nom d’Aline, d’après le titre de son morceau le plus célèbre, ressemble à s’y méprendre à un recueil de petites vignettes introspectives où les émotions sont toujours à la limite du mélodramatique. Les arrangements souvent grandioses de Jean Albertini et Jacques Denjean – qui ont d’ailleurs écrit entièrement quelques chansons du Christophe de cette période comme “J’ai eu tort” ou “La Fille aux yeux bleus” – ne cachent pas l’intention de réaliser des morceaux efficaces et rapidement assimilables pouvant être sortis sur de multiples 45 tours. Il faudra attendre 1970 pour que Christophe prenne vraiment son envol artistique, en signant chez les Disques Motors dirigés par Francis Dreyfus, le futur réalisateur des albums du chanteur jusqu’à Clichés d’amour en 1983.

“Mère, tu es la seule” est la face B du premier 45 tours de titres hors album que sort Christophe sur Motors. Accompagnant “La Petite fille du troisième”, morceau beaucoup plus étrange, “Mère, tu es la seule” semble dans la lignée des chansons très lyriques et dramatiques auxquelles avait habitué Christophe jusque-là, mais l’ambition musicale et les enjeux émotionnels y sont décuplés. Le texte de Georges Aber et Jean-Guy Ruff condamne l’hypocrisie et les jugements sociaux arbitraires tout en célébrant le courage et la miséricorde maternelle ; Christophe le transforme en une sorte de cantique majestueux à la force de sa puissance vocale et d’un riche ensemble instrumental. Les motifs de corde partagent la scène avec les solos de guitare qui préfigurent le glam en train de naître – certaines phrases mélodiques des couplets rappellent même le “Moonage Daydream” de David Bowie, publié en 72 sur Ziggy Stardust – et la coda s’ouvre aux sonorités de ce qui semble un accordéon électrifié. Morceau qui fait la transition entre les débuts et la maturité artistique de Christophe, “Mère, tu es la seule” est aussi simplement l’un de ses plus beaux singles de la période.

Dans le même registre :Cette vie-là” (1965) ; “Mal” (1971) ; “Le Temps de vivre” (1973)

“The Girl from Salina” (1970)

Le premier disque digne de ce nom auquel participe Christophe pour Motors n’est pas un album solo, mais une bande originale, celle de La Route de Salina, film sorti en 1970. Le chanteur y partage le temps d’écoute avec Clinic, un groupe de rock progressif britannique complètement oublié, mais signe tout de même deux perles de sa discographie. “Sunny Road to Salina”, thème chargé de chœurs passionnés très proche de Morricone, fut réutilisé par Tarantino dans Kill Bill Vol. 2, ce qui lui donna une nouvelle notoriété. Cependant, c’est bien avec “The Girl from Salina”, seule véritable chanson qu’il écrivit pour le film, que Christophe évoque par les outils qui sont les siens l’atmosphère troublante des images gorgées de soleil du néo-western romantico-psychanalytique de Georges Lautner.

L’instrumentation délicate, marquée par l’utilisation de l’orgue, et la performance gracieuse du chanteur n’empiètent pas sur la profonde tristesse convoquée par une mélodie principale parfaitement élégiaque, qui ne cesse de monter jusqu’à un final tout autant épique que tragique. Christophe ne reviendra que sporadiquement à cette construction de cathédrales sonores démesurées, qui semblent toujours plus grandes que ne pourra jamais être un homme : cet iconoclasme par rapport à ce qu’on connaît habituellement du musicien donne d’ailleurs toute sa valeur à “The Girl from Salina”.

Dans le même registre :Samouraï” (1976) ; “Pour que demain ta vie soit moins moche” (1976) ; “Parle-lui de moi” (2008)

“Emporte-moi” (1973)

Les Paradis perdus, disque sorti en 1973, peut être considéré comme le premier album de Christophe vraiment conçu comme tel, tenu par un projet esthétique cohérent, même si les compositions empruntent toujours à une variété de styles. Sa courte introduction “Avec l’expression de mes salutations distinguées”, collage d’extraits d’anciens succès de Christophe – dont “Aline” et “Les Marionnettes” – reproduisant les fréquences radiophoniques, indique cette métamorphose artistique en cours, puis “Emporte-moi” débute sur une basse synthétique à peine perceptible. Morceau de six minutes qui, avec la fameuse chanson-titre, occupe près de la moitié de la durée de l’album, “Emporte-moi” pourrait n’être qu’une complainte amoureuse de plus, mais prend le chemin de traverse de la contemplation.

Extrêmement planante, ne menant jamais son apparent crescendo initial à un point d’ébullition, la chanson simplement structurée s’arrête à sa moitié pour muter vers une lente coda, où Christophe crée un fragile équilibre entre son piano, sa voix et quelques motifs de synthétiseurs. La recherche d’une fuite et la foi inébranlable – mais désespérée – dans un partenaire que suppose le titre sont incarnées explicitement par un cri du cœur répété, mais presque susurré : « emporte-moi loin d’ici… » Christophe mènera sa chanson dans une direction plus radicale dans une version de près d’un quart d’heure disponible sur le disque live enregistré à l’Olympia sorti par Motors en 1975. Une trentaine d’années plus tard, le chanteur reviendra à des plages contemplatives semblant perpétuellement en suspension, en attente d’un nouveau souffle, dans ses albums Comm’si la terre penchait (2001) et Aimer ce que nous sommes (2008).

Dans le même registre :Comm’si la terre penchait” (2001) ; “Lita” (2008) ; “Lou” (2016)

“Drôle de vie” (1974)

L’album Les Mots bleus est probablement le sommet discographique de Christophe dans ses prolifiques années 70. Écrit en collaboration avec Jean-Michel Jarre, qui signe la majorité des paroles comme dans Les Paradis perdus, le disque est pourtant très différent de son prédécesseur, en étant beaucoup plus ouvertement tourné vers les sonorités synthétiques et les mélodies accrocheuses. Étonnamment, malgré cet angle plus pop, Les Mots bleus est un album très ambitieux, précisément agencé, de son ouverture épique avec “Le Dernier des Bevilacqua”, morceau nettement progressif, à sa remarquable – et remarquée – chanson-titre, jusqu’à sa sobre conclusion instrumentale, “Souvenirs”, qui reprend le thème des “Paradis perdus” comme pour créer une mythologie musicale.

“Drôle de vie” est le morceau de pré-conclusion de l’album, son hymne crépusculaire, son moment de catharsis émotionnelle. Dénuée de refrain, la chanson se construit sur des strophes qui débutent par le titre en anaphore, et suivent toutes la même mélodie avec quelques variations vocales. La progression est linéaire, guidée par les harmonies de synthétiseurs, tandis que Christophe s’ouvre sur sa douloureuse vie de chanteur constamment bloquée à mi-chemin entre la vérité et l’artificialité. La narration des paroles est fluide et limpide, la musique de plus en plus enveloppante. Avec ce poignant morceau qui synthétise tout un album, Christophe nous emporte dans sa mélancolie sans forcer aucunement sur les émotions.

Dans le même registre :La Mélodie” (1974) ; “…Paumé” (1976) ; “Le Beau Bizarre” (1978)

“Daisy” (1976)

Sorti entre “Les Mots bleus” et “La Dolce Vita”, “Daisy” est sûrement le moins célèbre des tubes que Christophe a composé sur des textes de Jean-Michel Jarre. Synthèse élégante de recherche musicale et d’évidence pop, la chanson contient pourtant tous les ingrédients qui ont assuré le succès du chanteur dans les années 70. La production est impeccablement précise, mêlant avec fluidité synthés, cordes et guitare, notamment lors d’un solo mémorable où les effets sonores permettent à l’ensemble de gagner en épaisseur pour un résultat inédit et innovant. Le timbre de voix extraterrestre de Christophe se montre tour à tour fragile et puissant, renforçant encore le sens du mélodrame inscrit explicitement dans les paroles du titre. Enfin, malgré une ligne de clavier qui apparaît au départ statique, le morceau est mélodiquement d’une ampleur subtile, multipliant les accroches irrésistibles. Même si dans ses albums Christophe était passé à autre chose – “Daisy” sortant la même année que Samouraï, son ambitieux disque de rock progressif orchestral –, il était encore capable de produire des chansons audacieuses répondant pourtant à l’exigence d’immédiateté de l’industrie.

Dans le même registre :Belle” (1973) ; “Petite fille du soleil” (1975) ; “J’l’ai pas touchée” (1984)

“Le Héros déchiré” (1978)

Le Beau Bizarre est parmi les albums les plus curieux de Christophe : s’il contient 9 chansons, il ne dure qu’à peine plus de 25 minutes, et ne se concentre sur aucun style musical particulier si ce n’est sur une certaine influence glam rock, étonnante pour un artiste français à la fin des années 70. Pourtant, le disque n’en est pas moins une pièce essentielle de la discographie de Christophe, qui fait le pont entre l’esprit de sérieux lyrique des débuts et une décontraction nouvelle. Le chanteur se permet même de tourner en dérision sa persona romantique avec les figures de baratineurs ridicules décrites dans les paroles – ce qui permet aussi de démystifier les rapports troubles du personnage Christophe avec la gent féminine.

“Le Héros déchiré” est un des morceaux dénués d’ironie de l’album, avec des couplets construits comme des petites sérénades au piano embrayant sur des refrains glam flamboyants. Avec sa narration se concentrant sur des détails anodins de la vie quotidienne et son espérance amoureuse charmante, le titre est aussi un des plus satisfaisants émotionnellement de ce disque décalé et détaché des grands sentiments pour lesquels on connaissait alors Christophe : un plaisir simple produit par un artiste des plus sophistiqués.

Dans le même registre :Macadam” (1976) ; “Un peu menteur” (1978) ; “Agitation” (1980)

“L’Italie” (1980)

Pas vu pas pris, sorti en 1980, peut prétendre au titre malheureux d’album le plus souvent ignoré de la riche discographie de Christophe. Écrit en partie avec le musicien touche-à-tout Alain Kan, le disque est tourné frontalement vers les sonorités synthétiques flamboyantes de l’époque mais ne délaisse pas pour autant les guitares, plus féroces qu’à l’accoutumée, ce qui s’accorde bien avec l’impertinence des paroles. Au sein d’un ensemble plutôt rock, voire post-punk parfois, Christophe a placé habilement quelques titres plus désenchantés, dont cette belle chanson de clôture, “L’Italie”.

Le morceau révèle un état d’esprit mélancolique et profondément insatisfait, et revient au thème récurrent pour Christophe de l’évasion vers un horizon meilleur. De manière plus étonnante, le chanteur y évoque une possibilité de bonheur uniquement solitaire, s’y montrant désabusé quant à l’idéal amoureux, traité comme un songe inatteignable. “L’Italie” est l’occasion pour le musicien de déconstruire son image de rêveur romantique tout en continuant de fantasmer le pays de ses ancêtres comme un eldorado éternel et en écrivant une chanson pop impeccable. Dans Paradis retrouvé (2013), album composé d’inédits restés à l’état de maquettes de la période Motors, le morceau “Stay Away” s’avère en réalité une version alternative de “L’Italie”, où l’on reconnaît nettement la délicate progression mélodique du couplet.

Dans le même registre :Les Tabourets du bar” (1980) ; “Minuit boul’vard” (1980) ; “Ne raccroche pas” (1985)

“Cœur défiguré” (1983)

Face B du suranné “Succès fou”, premier single de Christophe après Pas vu pas pris, sorti la même année que son disque de reprises de standards Clichés d’amour, “Cœur défiguré” voit sa musique prendre un aller simple pour les univers les plus déviants des années 80. Sorte de boule d’énergie synthpunk où la voix du chanteur se fait éraillée et sa diction agressive, le morceau est une réussite surprenante parcourue de lignes mélodiques étrangement accrocheuses qui rendent l’écoute addictive. Avec son single suivant, le massif et érotique “J’l’ai pas touchée”, “Cœur défiguré” constitue le plus radical fait d’arme de Christophe dans une esthétique typiquement 80’s.

Son point de vue singulier sur ces sonorités certes datées fait regretter qu’il ne se soit pas montré plus actif lors de cette période, même si Paradis retrouvé laisse entendre ce à quoi un album de Christophe aurait pu ressembler au milieu des années 80. “Cœur défiguré” a par ailleurs connu une seconde vie sur le premier volume de Christophe, Etc. (2019), l’anthologie de duos nouvellement enregistrés où le chanteur s’amuse à retravailler d’anciennes compositions. La version proposée, où Christophe est accompagné du groupe français Panik Ltdc, amène ainsi le titre dans une direction plus ouvertement punk.

Dans le même registre :Voix sans issue” (1984) ; “Stand 14” (2008) ; “Tangerine” (2016)

“Comme un interdit” (2001)

Avec l’album Comm’si la terre penchait, Christophe entrait dans le troisième millénaire en établissant une nouvelle esthétique, porteuse d’un lyrisme toujours plus sophistiqué et indescriptible. Réalisé en collaboration avec le jeune compositeur et producteur Philippe Paradis, le disque voit également le chanteur s’allouer les services de nouvelles auteures, dont Marie Möör et Élisa Point pour écrire les paroles. C’est du travail avec cette dernière qu’est né “Comme un interdit”, l’un des morceaux les plus immédiatement captivants d’un album qui musicalement poursuit sur la voie expérimentale et électronique de Bevilacqua, son disque précédent sorti dans une relative indifférence en 1996. La démarche de la chanson est éminemment poétique, Christophe et Élisa Point cherchant des images abstraites et élégantes pour décrire les particularités d’un amour envoûtant. Parfaitement représentatif de la recherche sonore et sensuelle de Christophe dans les années 2000 et 2010, “Comme un interdit” en offre en somme un instantané particulièrement séduisant.

Dans le même registre :J’t’aime à l’envers” (1996) ; “La Man” (2001) ; “Drone” (2016)

“Mal comme” (2008)

Aimer ce que nous sommes est peut-être le chef-d’œuvre de Christophe, en tout cas son disque le plus ambitieux, le plus riche, le plus impressionnant. Il n’en est pas pour autant un album impénétrable, comme en témoigne “Mal comme”, où le chanteur parvient à allier l’évidence de ses tubes les plus emblématiques à la recherche sonore de ses plus récentes créations. Dans ce morceau à la production synthétique massive et évocatrice et aux paroles simples et pourtant énigmatiques signées par l’auteur-compositeur canadien Daniel Bélanger, toutes les expériences accumulées d’une vie semblent entrer en collision pour un résultat d’une puissance existentielle incomparable.

“Mal comme”, qui semble résonner de plus en plus avec la vie contemporaine par son mélange d’incertitude, d’amour et d’urgence à croire, pourrait bien finir par être considérée comme une pierre angulaire de l’œuvre de Christophe. Si l’on a pu ici ne serait-ce que vous donner l’envie d’accorder à nouveau du temps à la musique de cet artiste si étrange et pourtant sincère, “Mal comme” est l’un de ses chaînons essentiels, qu’il faut absolument redécouvrir.

Dans le même registre :Parfums d’histoires” (1996) ; “J’aime l’ennui” (2001) ; “Les Vestiges du Chaos” (2016)

Image mise en avant : Pochette de la compilation Christophe le chanteur, sortie en 2008 chez Francis Dreyfus Music et distribuée par BMG Entertainment

Playlist Spotify : les 10 chansons et 40 autres titres cités

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