2019, année de la fin ?

L’année 2019 a été frappée par la succession de conclusion d’œuvres de la pop culture déjà bien installées depuis plusieurs années. On pourrait évidemment évoquer la fin, plutôt mal reçue, de la série Game of Thrones ou, toujours dans une logique de sérialisation mais au cinéma, Avengers : Endgame, conclusion de 25 films estampillés Marvel, ainsi que, dans la lignée Disney, l’ultime épisode de la Saga Skywalker côté Star Wars. Comment se fait-il que de tels mastodontes du divertissement, qui dépensent et engrangent des sommes phénoménales, se terminent ? Pourquoi décide-t-on d’arrêter de tels succès commerciaux, alors que les logiques actuelles de production reposent avant tout sur une volonté de retour sur investissement, surtout lorsque peuvent y être investis des millions de dollars, qui en rapporteront des milliards (rappelons simplement que la communication autour de Endgame est estimée à 200 millions de dollars, pour un box-office qui atteint le record mondial à 2,79 milliards de dollars) ?

Si l’on veut véritablement parler de série, c’est-à-dire d’un produit culturel et audiovisuel qui paraît épisodiquement suivant une logique de saison et, souvent, selon une fréquence régulière, l’équivalent télévisuel des films Marvel ne serait pas Game of Thrones mais plutôt The Big Bang Theory, pour sa rentabilité. Pour chaque saison, le seul salaire de la bande que l’on suit fait monter le budget à plus de 100 millions de dollars, investissement exorbitant pour une sitcom et pourtant très faible rapporté aux bénéfices faits avec la publicité. En effet, en 2015 et 2016, le revenu publicitaire approchait des 2 milliards de dollars. Une série comme The Big Bang Theory repose sur une production industrielle : décors fixes, plans de caméra souvent fixes et simples, format de 21 minutes, scénario qui repose majoritairement sur des dialogues. En somme, Big Bang Theory est le divertissement parfait taillé sur mesure pour faire du chiffre, cherchant le rire pour capter l’audience quand les productions Marvel visent le grand spectacle et l’épique.

Si commercialement, The Big Bang Theory se rapproche des productions Marvel, il faut toutefois noter que la télévision a aussi eu sa saga super-héroïque avec le Arrowverse, diffusé majoritairement sur la chaîne CW, dont la série noyau Arrow s’est terminée il y a peu, bouclant une saga démarrée en 2012 et développée autour de 9 séries cumulées. Ainsi, on retrouve la même structure établie par Marvel au cinéma, avec l’importance que l’on connaît des crossover. La série Arrow est un exemple très intéressant puisqu’elle a lancé et porté tout un univers, toute une structure, qu’elle laisse derrière elle après sa conclusion (rappelant en un sens le cas du film Iron Man pour le Marvel Cinematic Universe). Surtout, et contrairement au MCU, la production de l’Arrowverse a vraiment tenu à soutenir un projet sur le long terme alors même que les résultats financiers étaient particulièrement instables, Arrow étant suivi par moins d’1 million de personnes pour sa dernière saison et The Flash un peu plus de la moitié de son audience depuis le début de la série. On constate finalement que toutes ces œuvres longues qui se terminent ne le font pas du tout dans le même contexte.

Si Endgame conclue 11 ans de « série », The Big Bang Theory s’est achevée après 10 saisons en 2019. Si la décision paraît logique tant le développement des personnages semblait épuisé et l’humour désormais installé et répétitif, pourquoi arrêter quelque chose qui tournait tranquillement, selon une routine bien établie, et rapportait énormément ? Plus encore, pourquoi prendre le risque de rater sa fin quand on peut continuer à se reposer sur ses lauriers ? Pour une « série », rater sa conclusion peut s’avérer lourd de conséquences (coucou le mécontentement généralisé envers Game of Thrones ou Star Wars). Cela peut notamment s’expliquer par le rapport au temps et à l’appréhension de la fin par l’audience. Face à un film, il est beaucoup plus facile d’appréhender l’entièreté de l’œuvre, à la fois pour des questions de mémoire mais aussi parce que l’investissement se fait sur une durée relativement courte et l’implication de l’audience se développe immédiatement. À l’inverse, la série s’installe dans une durée bien plus longue, même dans le cadre du binge-watching (consommation frénétique enchaînant les épisodes sans réelle pause). Les personnages et les évènements flottent dans une temporalité qui se développe soit entre le visionnage des épisodes soit entre chaque saison, ce qui atteste véritablement du caractère sériel des films Marvel.


On tâchera ici, loin des enjeux économiques et commerciaux, de s’intéresser à cette question de la fin, pour voir surtout comment celle-ci est appréhendée narrativement et structurellement, car un studio peut décider de terminer un projet pour des raisons économiques mais devra aussi décider de comment le terminer en tant qu’œuvre, avec tous les enjeux esthétiques qui vont avec.

Si la fin est toujours fondamentale pour penser la structure d’un récit, elle devient primordiale quand il s’agit de clore tout ce qui a été développé et présenté. Les Frères Russo ont appréhendé ce problème frontalement en développant tout le scénario de Endgame sur cette question. Le film commence ainsi de manière méta-cinématographique par une fin, avec la mort de Thanos, antagoniste du film. On revisite ensuite, grâce au voyage dans le temps, les grands moments de cette saga de 25 films, augmentant progressivement un sentiment de nostalgie, qui se voit contrebalancé par un épique tout à fait tragique lors de la dernière partie du film. Procédé simple mais efficace, Endgame passe 2h30 à crier à son audience qu’il est une conclusion, que tout va se terminer, ce qui augmente par là même toute la tension et l’attente du combat final, puisque l’on sait évidemment que certains personnages ne survivront pas. Avec une efficacité certaine, Avengers : Endgame propose très simplement de clore un arc narratif, celui de la Saga de l’Infini, suivant ainsi une logique très propre aux comics qu’il retravaille.

De son côté, The Big Bang Theory fait de même en se terminant sur le discours de réception du prix Nobel de physique par Sheldon Cooper, génie étrange et personnage central. La série exploite ainsi son ressort principal, la parole, pour développer des dernières minutes avant tout portée par l’émotion et par un discours « méta », qui implique évidemment l’audience. Toutefois, contrairement à Endgame, la série se préoccupe seulement de clore certains arcs narratifs, faisant du dernier épisode une conclusion fermée et fermante, opérée sous le signe de l’accomplissement. Si une telle approche déclenche un sentiment de fin particulièrement fort, elle signe surtout la mort des personnages. Tout a été fait, tout a été dit, il n’est donc plus la peine de les faire exister. Ce traitement semble avoir une valeur méta-réflexive puisqu’on sait désormais que la série a été contrainte de s’arrêter justement parce que Jim Parsons, qui incarne Sheldon Cooper, ne souhaitait plus continuer. En ce sens, The Big Bang Theory s’arrête, plus qu’elle ne se conclue ou se termine. Dès lors, la temporalité dans laquelle avaient été installés les personnages semble s’effacer sous nos yeux. Leur présence hebdomadaire disparaît et une certaine distance s’installe.

À l’inverse, une autre très grosse série diffusée aux Etats-Unis et qui propose sa dernière saison en 2019/2020 reprend l’approche nostalgique de Endgame. Il est donc temps de parler de Modern Family. Cette série entre The Office et Fais pas-ci fais pas-ça suit, dans un format de faux-documentaire, différents membres d’une famille relativement caricaturale de Californie. Pour des raisons inconnues et probablement économiques, la série a connu sa dernière saison cette année et son dernier épisode début avril. Multi-récompensée, série préférée des Obama ET des Romney, et, contrairement à The Big Bang Theory, toujours pleine d’idée après 10 saisons, Modern Family n’est plus reconduite pour 2021. Pour mieux gérer une telle situation, la production a donc fondé l’intégralité de cette dernière saison sur l’enjeu de la fin. On trouve ainsi les épisodes « The Last Halloween », « The Last Thanksgiving » et « The Last Christmas » sans oublier l’avant-dernier épisode « I’m Going to Miss This » – Tout ça va me manquer. Plus encore, alors que la série était au départ tournée vers le comique pur, cette dernière saison confirme l’évolution de son propos vers une véritable réflexion sur la famille. L’objet de la série n’est ainsi plus un simple objet comique, il grandit pour devenir beaucoup plus sociologique, voire anthropologique, devenant une saisie complexe du rapport familial, de ce rapport à l’autre qui est l’étranger proche, l’étranger pourtant intime, présent dans tous les instants.

Photos du casting au début de la série et à la fin

Une des particularités du rapport familial est qu’il se situe hors du temps, mes parents s’inscrivant dans un espace métaphysique : ils sont toujoursdéjà mes parents. C’est cette question du temps qui, par le prisme de la fin, est au cœur de cette dernière saison de Modern Family. En ce sens, l’épisode « Legacy », qui voit Phil, un des parents, partager un dernier moment de vie avec son père, qui meurt, impose le terrible passage du temps (On notera que Fred Willard, qui incarne ce père, est décédé le 15 mai dernier). En contraste, dans une logique de cycle, l’épisode « Spuds » se focalise sur la question de la transmission, puisque la famille voit grandir une nouvelle génération et les personnages qui étaient enfants sont désormais adultes. Souvent, les épisodes insistent sur le changement : Mitch et Cam déménagent, le restaurant préféré de la famille ferme, l’ancienne secrétaire de Jay veut absolument partir à la retraite. Ce « hors-temps » familial est presque recréé par la série elle-même. Il y a comme un redoublement du quotidien, à la fois avec le quotidien des personnages que l’on suit et à la fois avec la présence récurrente de la série chaque semaine. La valeur temporelle prend toute sa puissance puisqu’elle installe ainsi une véritable proximité. Cette famille, on en fait partie, d’une certaine façon.

Dernier moment entre Phil et son père

Tout est fait pour mettre en scène des personnages qui ont conscience du temps, imposant alors une telle conscience à l’audience. Modern Family prend le contrepieds de The Big Bang Theory en s’inscrivant dans une temporalité ouverte qui donne aux personnages une existence hors du cadre, existence déjà très forte puisque le format documentaire brise le quatrième mur. Un sentiment de nostalgie nous envahit alors. On repense au passé avec cette famille et on se souvient des premiers épisodes. Depuis le début, la famille a toujours été incarnée par les mêmes personnes, brouillant la frontière entre personne et personnage. Dès lors, quand Claire et Phil, parents de 50 ans, pensent à leurs enfants quand ils étaient petits, on est tout à fait capable de faire ce même mouvement. En accentuant la place du temps, la série affiche à quel point les personnages sont vivants, d’autant plus que, structurellement, chaque épisode cherche à saisir du quotidien, un quotidien divertissant mais qui semble suffisamment vraisemblable et « juste » pour apparaître comme quotidien.

La question de la fin devient ainsi un enjeu révélateur pour certaines œuvres. Créations développées au sein d’un univers capitaliste, les séries sont, normalement, faites pour durer alors même que leur structure impose une fin. L’affrontement entre une logique capitaliste jusqu’auboutiste, qui vise la rentabilité, et le traitement esthétique et intellectuel de la série fait émerger quelque chose. La fin est comme un phénomène de précipitation chimique qui fait apparaître un nouvel élément. En ce sens, si les séries du Arrowverse sont d’une qualité très variable, la construction d’un véritable projet, écrit et pensé en tant que tel, donne une épaisseur particulière à un tel objet culturel et les derniers épisodes de Arrow montrent finalement que la série a essayé quelque chose. En opérant en quelques épisodes un regard rétrospectif sur l’évolution du héros Green Arrow, la série exalte son propre traitement de la dualité, de la déchirure, de toute la fragilité d’un être en recherche d’identité mais aussi du « bien ». Cette fin nous fait comprendre que cette oeuvre ne se veut pas seulement comme une série d’action, s’inscrivant d’ailleurs dans le renouvellement de la perception du type du personnage héroïque de comics. On peut reconnaître une telle impression dans de nombreuses séries, qui soignent leur conclusion et essayent de signaler un projet esthétique.

À l’inverse, une série comme The Big Bang Theory révèle par sa fin qu’elle n’a pas vraiment d’épaisseur, qu’elle s’inscrit dans une forme de présent ne dépassant jamais le cadre des épisodes. On ne dit pas adieu à Sheldon, Leonard et Penny comme l’on dit adieu à la famille de Modern Family.

Finalement, la fin définitive, pour une saga ou une série, c’est le moment où la culture, l’intelligence, l’esthétisme, l’art peuvent s’imposer à une logique financière, dans un dernier chant du cygne. En somme, la fin est le moyen de sublimer l’œuvre jusque-là développée, par un instant qui propose à cette œuvre de se dépasser elle-même. Débarrassée de la pression d’être reconduite pour une saison suivante ou pour une suite, la série n’a plus à se préoccuper de questions commerciales. Encore plus, puisqu’il n’y a rien après, l’imagination et la création peuvent s’épanouir totalement, à voir après comment une telle opportunité est saisie, ou non.

Crédits : ABC; CBS; CW; HBO; Walt Disney Studios Motion Pictures

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