Des masques² au XXIème, Pt.1 : Kanye West

Les liens en bleus sont des articles précédents de GoodTime webzine. Les initiales représentent les albums et les artistes, et non pas les chansons, les titres en gras noms d’albums et de films

Le masque est un thème devenu récurrent voire central dans nos sociétés actuelles. La pop culture s’en est emparé ; on peut déjà citer la horde de films DC/Marvel et consort qui malgré le fait d’être d’insipides produits d’usine préfabriqués, ont accompagné l’émergence d’une mystique et d’une mythologie moderne de l’alias. La musique est aussi un terrain d’émergence d’entités masquées. Les quelques parallèles proposés dans cette série d’articles ont pour but de superposer quelques visions musicales qui incluent des représentations dissociatives, sans forcément chercher à donner un sens à chacune des modulations de personnages créés par les artistes.

La sortie en novembre et décembre derniers d’un double album donne l’occasion de revenir sur un artiste qui a joué avec les masques, des créations de personnages, et qui a considérablement influencé la musique du XXIème siècle.

KANYE WEST

Vidéo live de Black Skinhead, chanson tirée de l’album Yeezus (2013)

Grand influenceur musical, son rapport aux vêtements est central dans l’étendue de ses apports artistiques à la culture pop. Kanye West aime aussi se déguiser. Actuellement, on peut le voir sur le net en homme de fer pour son opéra, ou de toutes les façons possibles avec sa famille dans de superbes, coûteux et variés costumes d’Halloween. Ou pour d’autres occasions d’ailleurs, il n’y a qu’à suivre l’un des nombreux comptes fans instagram pour avoir un aperçu. On peut aussi soupçonner un intérêt cinéphile du personnage.

Costumes entre 2004 et 2013

Si dans le monde des fringues, les Yeezy sont maintenant un vrai phénomène, si ses vêtements envahissent les marchés, il a pu avoir des arrivées dans le monde de la mode plus erratiques, mais avant 2015 et ses malaises à Paris, l’album Yeezus sortait en 2013. Espaces futuristes aux sonorités multiples, très rocks, électros chaotiques aux basses sourdes comme Black Skinhead, ôde guerrier noir dont les basses préfigurent l’hystérie contenue de hits de maintenant comme Bury A Friend de Billie Eilish. Ces basses confinées et puissantes pouvaient déjà être présentes sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010) avec par exemple la chanson Monster.

La vidéo du Saturday Night Live pour Black Skinhead, où Ben Affleck (incidemment un futur Batman) les larmes aux yeux introduit un Kanye démasqué dans une tenue glam à l’aura de rockstar, est un intéressant coup de poing émotionnel qui se décale du reste d’une scénographie fantaisiste et s’ancre avec puissance dans la réalité. Le son de la vidéo est plus brut et moins confiné que sur l’album.

On note que l’analogie rappeur/rock star a pu être déjà proposée par exemple en 2010 par Kid Cudi avec le clip de Erase me. Ici, on développe plus le travail de Kid Cudi.

La tournée de Yeezus incluait des déguisements débridés de super héros sur scène pour le chanteur. Ses masques intégraux bling-bling peuvent entre autres faire écho à ses déguisements antérieurs, comme celui qu’on peut voir sur un live de Pinocchio Story, une chanson de 808’s & Heartbreak, sorti en 2008. En version live sur l’album, cette track de fin de CD est une triste complainte dont la voix réverbérée, à la teinte prise sur le vif du concert clôture cet album critiqué qui se retourne à travers la gloire des 80’s tout en ouvrant l’ère du vocoder.

La couverture du premier album, The College Dropout, est d’ailleurs elle-même en tenue et masque d’ours sur les bancs de l’université. Si ces productions offrent chacunes leurs propres espaces, l’un des thèmes récurrents, et relativement facilement identifiable à ces trois albums, est celui des études. Les interludes (skit) entre les chansons de TCD et LR reprennent avec humour tantôt ces ambiances de fraternité diverses, de gangsta style, de studio, de grands amphithéâtres, de temples, de lutte des classes, de problèmes inter-ethniques, de sensible fils d’intellectuel, d’accro au sexe, à la drogue et l’argent.

L’ours des 3 pochettes est Kanye West, ses masques et figures, qui évolue dans différents espaces, entre la virtualité d’une fiction soutenue par un graphisme évoquant entre autre l’animation, et la réalité sensible d’un artiste perdu dans un monde de musique, d’argent et de problèmes existentiels. La diversité des chansons et, quelques fois les narrations des interludes, entretiennent des univers et des masques différents, qui peuvent exister chacun en eux-mêmes avec les sorties par single et leurs propres clips respectifs.

Pochette de Graduation (2007), chanson Stronger. L’album sera décliné de plusieurs façons, avec des versions spéciales UK, EU, JAP… Ce remix de Daft Punk aux sonorités oldschool marque une profonde victoire musicale de l’artiste, alors en rivalité médiatique avec 50cents.

Dénudé, 2008 & 2011

Dans 808’s & Heartbreak (2008), le couple est abordé de façon plus frontale. Tarte à la crème de la musique, c’est aussi l’un des plus grands sujets du cinéma, un autre théâtre métaphysique de jeu de rôle, d’ego, de création, d’argent.

Sur cet album, les jeux se complexifient. La nostalgie est souffrance, la disco – Michael Jackson la mégastar maudite à l’apparence mutagène – mais aussi des sonorités qui remontent plus loin dans le temps et l’espace que les mines de diamants de Diamonds From Sierra Leone (2005) ou que les chœurs caverneux des travailleurs miniers noirs de Jesus Walks (2004). Par exemple : les tambours qu’on voit associés à des tribus africaines dans le clip de Love Lockdown (2008).

Nostalgie musicale et originelle, mais aussi deuil personnel, la mère du chanteur est décédée en 2007, un an avant la sortie de 808’s & Heartbreak, une magnifique photo d’elle et son fils occupe le verso de la plaquette de couverture de l’album.


Les ruptures de cœurs sont aussi les théâtres d’affres infinis. Avec les pertes, elles font grandir, elles font changer, elles font réfléchir sur son rapport à l’autre. L’héritage importe et apporte. Et le masque, comme l’homme, change et évolue.

L’ego de Kanye West va s’échanger plus profondément avec ceux de ses feat. L’utilisation du I et du You par les différents chanteurs crée le trouble sur les identités, les projections, qui fait/est quoi/qui ? Dans Amazing, la deuxième partie avec Young Jeezy propose des problématiques de trentenaires : il doit [vérifier son sodium], avec l’énergie de la jeunesse : [qui vit dur meurt dur]. See You In My Nightmares avec Lil Wayne crée un ping-pong de voies qui brouille qui chante quoi.

Le fait de fixer certains collaborateurs, avec les noms, les flows, les apparitions crée des entités imaginaires surpuissantes qui permettent un jeu du spectateur avec eux, lui-même etc… Cela crée des surhommes. Thug life, Nietzsche, héros anciens, personnages de film (super héros?), star system

Pour la période et la communication autour de cet album, il optera pour un style plus dandy et rétro, avec moins de visuels déguisés et beaucoup moins d’ours. Cette approche plus profonde du rapport aux collaborateurs, du jeu d’ego est une partie de l’univers de l’album suivant, My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010), de nombreuses fois présents dans les meilleurs albums de la décennie.

Ici, les masques sont monstres, entités surpuissantes qui apparaissent entre les flash dans le clip de All Of The Lights (Rihanna, Kid Cudi), ou véritables créatures [zombie, ghoules] et [vampires, suceurs de sang] dans Monster. Le couplet de Nicki Minaj dans cette track marquera les esprits, [je mange ton cerveau], [je suis un putain de monstre] déclame-t-elle. Suivant cette monstrueuse partie, le traumatisme de Kanye West causé par tant de puissance et de lourdinguerie, narratif ou non, réel ou non, médiatisé en tout cas, sera repris aussi presque en private joke dans certains albums suivants.

On remarquera aussi ce lyric de, [arrêtes ton idiot de Narcisse], personnage mythique grec freudien qui se perd dans son propre reflet.

Ils peuvent aussi être masques de l’élite, d’une partie de l’entertainement noir qui boit et ripaille dans le clip de Runaway. Ou les nouveaux habits du Devil In A New Dress. Le moyen-métrage/clip de cet album est une superbe production sobrement signée Kanye West à la réalisation, avec ce générique qui peut rappeller le Roi Lion. L’ambiance kubrickienne de ce clipo-film a mérité pas mal d’analyses à elle seule.

Le rapport au couple explose dans chansons comme Gorgeous, Devil In A New Dress, Hell Of A Life, ou encore l’introspective et terrible Blame Game.

MBDTF et The Life Of Pablo (2016) ont moins ce côté dessins-animés et super-héros mais partagent avec tout le reste des albums des échos religieux fluctuants et profonds. Terreau fertile de projection, de dédoublement, d’interprétation, de réalité alternative, de puissance…


De 2004 jusqu’à 2020, mysticisme et japonaiseries

La multiplicité des visages et des figures aux qualités d’identification et objets d’énergies psychiques condensées est une composante des paradigmes de la foi en un dieu unique, particulièrement si une attention est portée sur les textes des Livres. On peut parler de Jésus, mais aussi des différents protagonistes et/ou auteurs des multiples scénarios bibliques, Abraham, Jésabel, Moïse, Noé, Sarah, Jean, Simon etc.

Jesus Is King (2019) se place dans cette ambiance diluvienne. Ici, les masques sont dilués, pulvérisés, dans un grand message hip-hop de foi musicale. Plus besoin de super héros quand Kanye West arpente un désert biblique avec sa famille dans le clip de Closed on Sunday. Jesus Is Born, la sortie du 25 Décembre 2019 suivant JIK n’est pas un bloc de composition solo, mais une sortie gospel, un arrangement de production. KW sortira en même temps son opéra sur le roi biblique Nebuchadnezzar, les mèmes de lui en homme de fer ne sont plus à montrer.

Jésus est une figure prédominante depuis longtemps chez Kanye West. On remarquera une des autres personnalités de KW, Pablo, créé pour l’album The Life Of Pablo (2016). Pablo, figure christique familiale mélancolique et enfantine, qui guide un généreux ensemble de tracks rassemblant une armée de collaborateurs d’excellence pour une production saluée par les fans et la critique. La fusion égotique christique était déjà d’actualité avec Jesus Walks, présente sur le 1er album. Outre le titre et refrain, le sample de chœur derrière est tiré de Walk With Me, de ARC Choir, une chorale religieuse.

Dans le clip, une référence est aussi faite à Akira, drame animé nietzschéen culte de science-fiction adapté du manga de Katsuhiro Otomo. Le travail avec un univers visuel asiatique est confirmé avec le travail de Takashi Murakami sur la couverture de Graduation et plus récemment celle de l’album en duo avec Kid Cudi, Kids See Ghosts (2018). Cette dernière met en scène deux petits bonhommes, qui peuvent être les avatars de Kanye West et Kid Cudi dans un espace de dessin animé ou de jeux vidéos.

L’utilisation de sample rock (comme Nirvana), les humumements de Kid Cudi et les instrus fantômes aux kicks lourds de cet album sont une réussite. Les spectres de Kids See Ghosts peuvent être beaucoup de choses. Trouble, deuil, abandon, dépression, projection, addiction, fantasme, jalousie, vieil ennemi, vieil ami, instruments… de nombreux avatars de personnalisation d’énergies psychiques et émotionnelles diverses.

Les fantômes et monstres habitent aussi l’espace sur la sortie solo de Kanye West la même année, Ye (2018). Les deux productions partagent d’ailleurs une chanson, Ghost Town sur Y et Freeee (Ghost town Pt.2) sur Kids See Ghosts. Ye est aussi un des nouveaux alias de KW.

Ye s’inscrit dans les Wyoming Sessions, une série d’albums et de projets de l’artiste sur un certain lap de temps. Les masques tombent à la fin de cet album : les « couleurs coulent », la « réalité est sur nous », « le mensonge s’efface » dans Violent Crimes, chanson finale. Mais à quel point ? C’est un album très sombre, venant d’un des artistes les mieux payés de la planète, en crise psychologique, médicamenté et drogué, au nouveau nom, et qui ne « vit pas sur la même planète », dit-il à un autre moment du cd.

La track finit sur ce refrain, scandé par une femme, peut être celle qui s’occupe de lui durant ses mauvaises nuit dans cette chanson (Violent Crimes) :

 » I’m sayin’ it like
I want a daughter like Nicki
Aww man, I promise
I’ma turn her to a monster, but no menagés
I don’t know how you saying it, but let ’em hear this
« 

Si les masques tombent, certaines en tout cas veulent faire des petites Nicki, des futures monstres sans ménages.

Les multiples personnages, images, figures, alias et autres masques de l’artiste ont offert un large éventail de modulations, de références et d’innovations artistiques. Le traitement de sujet lourd via une finesse et une recherche de perfection esthétique s’inscrit aussi une volonté de succès marchande, propre au capitalisme et proche du commerce de luxe. Le design, le cinéma et le jeux vidéo entretiennent d’importants liens avec sa musique. Le fait de se cacher ou non, quels styles, quels accessoires choisir, soutiennent des phases de création d’espaces musicaux respectifs.

Ces déguisements du réel auront ouvert la voie pour beaucoup d’autres, et si les albums de Kanye West continuent à faire débat (ne démarrez pas certains chrétiens sur la validité œcuménique de Jesus Is King), ses avatars continuent et sans doute continueront de répandre la musique.

Je terminerai sur l’interlude d’introduction de LR (2005), parce que je n’ai pas mis de chanson de cet album.

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