Kid Cudi : le rap, désespérément

En 2012, le morceau Pursuit of Happiness connaît une vague de diffusion importante. Steve Aoki remixe à la sauce EDM les accords de Mike Stroud et Evan Mast du groupe Ratatat et en fait le morceau étendard du très fameux Projet X, insistant alors sur le côté festif du morceau, associant la fête et l’excès à un bonheur certain. Si le remix a donné une certaine visibilité à Kid Cudi, d’autres avaient déjà pu l’entendre à la radio sur un morceau de David Guetta, Memories. Avec ces deux morceaux à succès, deux problèmes se posent. Tout d’abord, le terme de remix est particulièrement adapté puisque la proposition de Steve Aoki élude complètement un enjeu du morceau que l’on observe dès le titre original : Pursuit of Happiness (Nightmare) – en français, À la poursuite du bonheur (Cauchemar). C’est donc véritablement Steve Aoki qui fait du morceau quelque chose d’uniquement festif, alors que l’original contenait une teinte de mélancolie assez marquée. Memories aussi est un morceau focalisé sur la fête. Si l’on rajoute à cela l’apparition de Kid Cudi dans le clip de l’énorme tube des Black Eyed Peas I Gotta Feeling, le rappeur semble facilement associé à une ambiance joyeuse de boîte de nuit. Comment se fait-il alors que Kid Cudi soit peut-être plus connu comme un nom vaguement associé à des morceaux festifs, pour le grand public, que comme figure majeure du rap américain de la dernière décennie ?

Au-delà de cette logique de pur amusement, la question du single pose aussi problème, dans le cas de Kid Cudi. Memories et le remix de Steve Aoki sont destinés à être des hits. Si Kid Cudi a pu avoir du succès avec son single Day’n’Nite à l’époque, il ne faut pas oublier que ce morceau a avant tout sa place au sein d’un album, considéré par Kid Cudi comme un dispositif narratif. En ce sens, même s’il en a sorti, il n’est pas un artiste à singles. Il compose un album comme un dispositif qui appelle son audience à suivre un mouvement, à se déplacer, selon différentes étapes que sont les morceaux, chacun interdépendants. Il n’est ainsi pas surprenant que ses trois premiers albums forment une trilogie. Cet artiste qui a traversé cette dernière décennie de rap en touchant un peu à tout pour former son propre style est donc bien loin de la tendance actuelle du streaming ou du rap Youtube, alors même qu’il a pour habitude de rendre disponible des titres en téléchargement gratuit et qu’il porte une attention particulière à la variété des médias, faisant ainsi de ses clips des œuvres à part entière et non pas de simples vitrines de singles. Avec Kid Cudi, on a affaire à un artiste polyvalent, qui en devient alors particulièrement complexe.

Prenons d’abord un premier paradoxe se trouvant finalement dans ce qui lance sa carrière. Kid Cudi connaît le succès en 2009 avec Day’n’Nite, single extrait de son premier album Man on the Moon : The End of Day. Le morceau connaît un succès critique et commercial d’ampleur qui fait connaître à Cudi le feu des projecteurs. Dans les faits, les paroles sont pourtant bien loin d’un morceau pour grand public. Écrit après la mort de son oncle, le titre se fait le discours du « lonely stoner » – Le stoner solitaire – déambulant la nuit, « all alone » – tout seul. Si le morceau accroche, via le rap et le refrain, il est avant tout l’expression d’une grande solitude et d’une grande souffrance, « the pain is deep » – la douleur est profonde. Plutôt qu’en single, il faut ainsi prendre ce morceau selon sa place dans l’album. Day’n’Nite marque la transition au sein de la structure de Man on the Moon. Les morceaux qui le précédent sont marqués par la solitude alors que les suivants gagnent en joie puis en fierté musicale. La solitude est ainsi dépassée grâce à Enter Galactic (Love Connection Part 1) qui, comme son titre l’indique, a pour volonté de se lier à l’autre. Puis il y a Alive (Nightmare) et Pursuit of Happiness (Nightmare). Le premier est une étape qui lance le processus que porte le second. Cela mène alors à l’acte 5 de l’album : « Beginning » – Le Commencement. La fin est un début, l’appel à un nouvel espoir. Je suis toutefois assez réservé sur cet enjeu et suis plus intéressé par la logique cyclique de cet album, qui inaugure une notion centrale de l’œuvre de Kid Cudi : le mouvement.

La logique cyclique chez Kid Cudi se trouve avant tout dans la tentative de s’arracher à une solitude profonde. Il y a lui et le reste du monde (comme l’indique le morceau Scott Mescudi vs The World). Ce qui déclenche la création et le rap, c’est véritablement une volonté d’expression, voyant celle-ci à la fois comme le moyen de faire passer une situation intérieure dans la réalité extérieure mais aussi comme le moyen de faire lien. Typiquement, la figure du stoner incarnée par Kid Cudi n’est pas à prendre comme le cliché du rappeur qui fume de la drogue. Il y a là une véritable position poétique qui fait presque de Kid Cudi un nouveau poète romantique. En ce sens, la figure du stoner permet de réunir à la fois la question de la drogue et la question de la solitude, qui sont toutes deux réunies sous l’angle de la malédiction. Kid Cudi est maudit parce qu’il sent que sa solitude est nécessaire, il ne pourra jamais s’en échapper, quoiqu’il fasse. Le morceau GHOST! en est un bon exemple. Le titre indique déjà un cadre qui fait de Kid Cudi un être maudit, coincé dans une réalité qui ne lui permet pas d’être avec les autres. La tentative de lien se fait quand même à travers le morceau par la question qui revient dans le refrain « But I wanna know one thing, when did I become a ghost? » – Mais j’aimerais savoir une seule chose : quand est-ce que je suis devenu un fantôme ? La question reste sans réponse et le morceau se conclut par une phrase qui se constitue comme le cri du fantôme, cri d’une souffrance qui cherche à être entendue : « I hope they understand that I really understand that they don’t understand » – J’espère qu’ils comprennent que je comprends qu’ils ne comprennent pas »

Cette notion de malédiction solitaire crée quelque chose de particulier à l’écoute, qui repose principalement sur le principe même de la musique et du son. La souffrance de Kid Cudi vient de l’expression d’une situation universelle : il y a une solitude irréductible pour chaque être. Or, cette situation permet à la fois une identification, à des degrés différents, et le renforcement de cette solitude. Le processus d’identification produit nécessairement un processus de distanciation. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Paul Ricoeur, écouter Kid Cudi, c’est être « soi-même comme un autre ». Les morceaux chargés de solitude permettent de se confronter à l’intimité d’une autre personne, tout en révélant alors sa propre intimité, ce qui mène à constater sa propre solitude. De nombreuses personnes, comme Travis Scott par exemple, disent que les morceaux de Kid Cudi les ont énormément aidés, surtout dans des phases de dépressions très sévères. Travis Scott évoque l’identification étrange qu’il y a dans les morceaux de Kid Cudi. Si certaines personnes peuvent se sentir proche de ce que vit et raconte le rappeur, il s’agit avant tout de constater à quel point Kid Cudi arrive à imposer cette idée simple mais complexe : tu es seul ET tu n’es pas seul.

Dès lors, Kid Cudi ne renouvèlerait-il pas les fondements du rap ? Fondamentalement, le rap est un genre qui fait communauté, qui rassemble. Avec Kid Cudi, cette communauté se crée à l’échelle de l’individu. L’expérience d’écoute de Kid Cudi se construit comme une expérience intime, qui devient ensuite une expérience collective. La solitude est toujours irréductible mais elle devient le moteur de la construction d’une communauté. L’enjeu est d’ailleurs assez explicité dans Soundtrack 2 My Life, morceau autobiographique, lorsque Kid Cudi dit :

« I’ve got some issues that nobody can see
And all of these emotions are pouring out of me
I bring them to the light for you
It’s only right
This is the soundtrack to my life »

Si l’approche artistique de Kid Cudi semble renouveler le rap en tant que mode d’expression, il faut évidemment aussi souligner à quel point Kid Cudi travaille le rap en tant que genre musical.
Un morceau comme Soundtrack 2 My Life est par exemple marqué par les codes d’un hip-hop des années 2000, à la structure très classique. Mais depuis son premier album, Kid Cudi a énormément évolué. Après deux albums de rap salués par la critique, Kid Cudi lance le projet WZRD, donnant naissance à un album éponyme qui se rapproche plus du rock, avec une focalisation importante sur la guitare. On y verra notamment une superbe reprise de Where Did You Sleep Last Night?, inspirée de la version de Nirvana et inscrivant de manière explicite Kid Cudi dans l’héritage de Kurt Cobain. Cet héritage donnera lieu en 2015 à Speedin’ Bullet 2 Heaven, album plutôt expérimental, s’orientant vers le grunge et le punk.

L’apprentissage de la guitare par Kid Cudi s’accompagne aussi d’une évolution majeure puisque, de plus en plus à partir de son album Indicud, il produira lui-même ses titres. On observe ainsi une focalisation de plus en plus importante sur l’atmosphère de ses morceaux, qui contiendront alors très souvent des parties instrumentales. Satellite Flight : The Journey to Mother Moon, qui sort en 2014, est un EP de transition qui marque alors le point de rencontre à la fois entre le rap de ses débuts, le rock de WZRD et sa nouvelle approche instrumentale. La transition se fait d’ailleurs très naturellement, puisque Indicud se conclue avec un morceau plutôt ambient, Flight of the Moon Man, morceau qui préfigure, dans une logique de continuité narrative, le premier morceau de l’album suivant, Destination Mother Moon, à l’ambiance spatiale, sans aucune parole et qui donne vraiment l’impression d’un décollage.

Ce lien entre genre ambient/instrumental/électronique n’est pas gratuit. L’atmosphère spatiale créée par ces genres soutient ce que j’appellerai une poétique du trip, à la fois comme voyage dans l’espace, vers la lune, et comme voyage sous drogue. La passion et l’addiction à la drogue de Kid Cudi sont des points centraux de son œuvre, non pas simplement parce qu’il en parle beaucoup mais parce que ce qu’il a vécu et ce qu’il vit à cause de la drogue est au cœur de sa souffrance et de sa solitude. Il confie ainsi comment le début de sa carrière a été associée à une chute progressive dans la cocaïne et l’herbe, auxquels il échappe pour mieux y replonger. Chez Kid Cudi, la drogue n’a pas ce côté « cool » qu’elle peut avoir dans des morceaux de Snoop Dogg par exemple. Le personnage du stoner est teinté de souffrance, à tel point qu’apparaîtra le personnage de Mr. Rager, faux double amplifié du Kid Cudi sous cocaïne.
Mr. Rager naît dans le second album de Kid Cudi, Man on the Moon II : The Legend of Mr.Rager, qui contient le titre Don’t Play This Song, qui commence avec la phrase : « Wanna know what this sound like when i’m not on drugs » – Tu veux savoir à quoi ressemble ma musique quand je ne me drogue pas ?, la partie rappée commençant, elle, ainsi : « Pain, hurt, sadness and loneliness
Bought all that shit right up » – La souffrance, la douleur, la tristesse et la solitude ont donné lieu à tout ça. Tout l’enjeu de Mr. Rager est en réalité de souligné un paradoxe que vit Kid Cudi : il est malheureux alors que tout lui réussit. Il ne se comprend pas, il est étranger à lui-même, d’où l’émergence de Mr. Rager. En ce sens, Kid Cudi est à l’opposé du gangsta rap. Pour lui, la réussite a toujours un arrière-goût, qui ne diminue jamais, bien au contraire.

On retrouve alors cette logique de mouvement et de poursuite. Plus Kid Cudi crée, plus il s’enfonce dans un paradoxe. Plus il s’épanouit, plus il est malheureux, plus la dépression le mène à la création. L’évolution de sa personne va alors de paire avec l’évolution de sa musique. Plus sa situation est profondément difficile, plus il cherche des moyens musicaux pour gérer son état. Il se tourne vers la guitare, qu’il voudra de plus en plus sale. L’évolution de la guitare chez Kid Cudi est d’ailleurs très cohérente. Quand Speedin’ Bullet 2 Heaven est sorti, beaucoup de personnes, dont des fans, n’ont pas compris le pourquoi du comment. Il me semble pourtant que l’album s’inscrit parfaitement dans la continuité artistique de Kid Cudi. D’une part, l’album a la même approche thématique. D’autre part, la guitare est déjà annoncée dans le morceau Troubled Boy qui conclue Satellite Flight : The Journey to Mother Moon, EP qui précède Speedin’ Bullet 2 Heaven. Les exemples de la guitare ou du rapport à la drogue viennent expliciter le lien profond entre Kid Cudi et Scott Mescudi, l’artiste et la personne. Dans cette approche cyclique de son oeuvre, on ne peut évidemment pas s’empêcher de souligner le morceau The Resurrection of Scott Mescudi, de l’album Indicud, qui fait écho à Reborn, morceau issu de l’album de Kids See Ghosts, collaboration entre Kanye West et Kid Cudi. L’écart de 5 ans entre ces morceaux et le fait notamment que Scott Mescudi ait fait un séjour en hôpital psychiatrique pour penchants suicidaires permet de voir que toute son œuvre est un cycle de re-création de soi. Il indique dans une interview que ce séjour en « rehab » lui a permis de parler de ses émotions, de ce qu’il ressentait profondément, en précisant qu’il n’avait jamais fait ça dans sa vie. On peut alors percevoir son rap comme la tentative d’une saisie de ses émotions, tentative marquée par l’échec. Kid Cudi est sans cesse en recherche de soi, sans jamais y arriver. Cet échec constant mène à une renaissance constante, renaissance qui s’accompagne toujours d’une évolution musicale.

Dire au début de l’article que Kid Cudi était un nouveau poète romantique pouvait s’avérer présomptueux. Pourtant, son œuvre semble bien être à la fois une œuvre poétique et une œuvre romantique, puisqu’elle est la quête d’un insaisissable. Cette quête est directement lié au « humming » de Kid Cudi, qui marque particulièrement son style et que ses fans adorent. Le « humming » rejoint beaucoup le gémissement plaintif du blues, tout en étant très allongé chez Kid Cudi. On peut ajouter à cela une pratique plus générale du « bruit » et du « son ». Finalement, le rap de Kid Cudi s’avère assez éloigné de la parole. Là encore, on trouve un acte très poétique de dépassement du langage, puisque celui-ci ne suffit pas pour signifier ce qu’il ressent. Au passage, il est très intéressant de voir, sans faire de la généalogie facile, que cette pratique est désormais très présente dans le rap actuel, qu’il s’agisse de Rap US ou français. Dans une approche poétique, on pourrait aussi souligner, très simplement, l’enjeu entre fond et forme avec la pratique de la guitare. Le son très sale de la guitare n’est pas seulement à prendre comme l’expression formelle d’une souffrance, ce serait trop facile. En réalité, c’est avant tout un choix de guitariste, un parti pris de production. Kid Cudi préfère un jeu du côté de l’expressivité que de la précision. C’est pour cette raison que tout Speedin’ Bullet 2 Heaven est rempli de guitare sur-saturée et de passages irréguliers, le tout devenant si organique qu’on voit presque les doigts ripper sur les cordes.

Un exemple de « humming »
Un exemple de « guitare sale »

Kid Cudi fait donc apparaître de manière très marquée le lien entre rap et poésie. Pour lui, en général, l’Art est un refuge, un lieu d’épanouissement mélancolique. Il n’est ainsi pas seulement un rappeur mais aussi un réalisateur, un comédien, un musicien, qui navigue à l’envie dans des univers très variés. Plutôt qu’une instabilité ou une tendance à la dispersion, toutes les orientations que prend sa carrière sont le signe que Kid Cudi, malgré tout, est vivant. Il a su se créer, pour rester en vie, un espace de création (et pas seulement), qu’il métaphorise avec l’image de la Lune. Chez Kid Cudi, la Lune est à la fois le lieu qui doit accueillir le mouvement, c’est-à-dire cette quête sans fin qui le ronge, et l’espace de soi à soi, qui permet de se confronter à ses émotions. Chez Kid Cudi, la Lune, c’est l’ipséité, pour faire écho à un fameux album.

En conséquence, Kid Cudi est une figure majeure du rap. Il a intégré de la métaphysique au rap et, plus particulièrement, de la mélancolie. C’est un rap dépressif mais positivement dépressif. Il est sans doute un des piliers d’une période de transition pour le rap, qu’il a pu ouvrir sur des enjeux d’introspection et de doutes. Sans Kid Cudi, pas de xxxtentacion, de Post Malone ou, pour être plus local, de PNL. Kid Cudi a permis la rencontre à son apogée du rap et du désespoir. Kid Cudi, c’est le rap, désespérément.

Si vous voulez une analyse très complete et très intéressante de la carrière de Kid Cudi, en vidéo et non à l’écrit, je vous conseille d’aller voir cet excellent épisode de Do You Know Music

Crédits : Mike Marasco, Julian Berman, Joe Pugliese, Invision/AP/REX Shutterstock

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s