Gemini Man : I, Will Smith

Critique de Gemini Man (02 Octobre 2019) de Ang Lee

Rien de surprenant à ce que le dernier film d’Ang Lee commence par une prouesse : Henry Brogen (Will Smith), tireur d’élite, touche à la gorge sa cible assise dans un TGV lancé à plus de 250 km/h à travers les plaines verdoyantes de Belgique. Rien de surprenant, car son cinéma est parsemé d’exploits.

Exploits, d’abord, de ses personnages, qu’il s’agisse des guerriers flottants de Tigre et Dragon (2000) oubliant toute loi gravitationnelle et transformant l’espace en jeu, ou de Hulk (2003) enchaînant des épreuves insurmontables dans un désert brûlant et sans fin. Mais surtout, depuis L’Odyssée de Pi (2012), exploits de la création. Ang Lee a décentralisé cette dimension épique vers des images dont l’artificialité, poussée à son paroxysme, finit par créer d’autres mondes où les formes finissent, comme dans les plus belles fresques impressionnistes, par se confondre et se transformer sous nos yeux. Inoubliables Suraj Sharma et Richard Parker, tigre du Bengale et compagnon de route, sur leur bateau isolé dans un océan Pacifique n’ayant jamais été aussi majestueux : au coucher du soleil, l’eau, l’horizon et le ciel ne faisaient plus qu’un à l’image.

L’image, justement. Dans Gemini Man, Will Smith se retrouve traqué à travers le monde par son propre gouvernement, lequel envoie à ses trousses son clone, créé à partir de son ADN et de trente ans son cadet. Retraité cinquantenaire évitant les miroirs, il va devoir faire face à un reflet de son passé. De cette manière, le dernier film d’Ang Lee conjugue brillamment ce qu’il avait entrepris jusqu’alors dans son oeuvre : prouesse des corps et prouesse technique. 

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Confrontation entre deux agents des services secrets américains oblige, Gemini Man s’inscrit dans un sous-genre du cinéma d’action hollywoodien : le film de traque. Inévitables complot gouvernemental, courses poursuites, fusillades et combats au corps à corps. Du déjà-vu, pourrait-on dire. Cependant, ces éléments génériques n’ont jamais été aussi percutants. Si le cinéma d’Ang Lee atteint avec Gemini Man un sommet de nervosité, il demeure d’une grande limpidité, fruit d’un talent indéniable de metteur en scène soucieux de pousser les images dans ce qu’elles sont en mesure de déployer techniquement. Comme pour son précédent film, Un jour dans la vie de Billy Lynn, Ang Lee choisit de tourner en 3D et cent-vingt images par seconde. Résultat, tout est clair, visible. C’est complètement désemparés que nous assistons à une course poursuite en plein jour en Colombie entre Will Smith et son double. Les couleurs, autant que le soleil éblouissant et étouffant, brûlent la rétine. De la peinture sur grand écran. Les personnages courent – dans la rue, sur les toits, dans les immeubles – se tirent dessus, sans s’arrêter. Des murs explosent sous l’impact des balles et des grenades, les corps tombent mais se relèvent, invincibles. L’action ne semble jamais pouvoir s’arrêter tant les formes se déchaînant sous nos yeux nous emmènent ailleurs.

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Que les détracteurs d’un tel genre cinématographique se rassurent. Contrairement aux Jason Bourne, saga à laquelle doit beaucoup Gemini Man, les plans sont longs, fluides, l’espace se dévoilant progressivement – mais sûrement – sous nos yeux, devenant un terrain de jeu aussi bien pour les personnages que pour notre regard. Finalement, la caméra s’emballe constamment. Impossible d’oublier ce moment où Henry Brogen s’empare d’une moto-cross et file à toute vitesse dans les rues étroites d’un quartier colombien, car la caméra s’envole avec lui, à ses trousses, infatigable comme les corps des deux Will Smith. 

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Si Gemini Man fascine, ce n’est pas uniquement pour sa gestion parfaite de l’action, mais aussi pour un discours, sous-jacent aux images. L’autre Will Smith, le clone, est également interprété par le comédien – son visage ayant été modifié numériquement. Les deux corps d’un acteur. Le sien, et celui de son passé qui renaît sous nos yeux.

Rarement une confrontation n’a été aussi troublante. C’est parce que, à une ère hollywoodienne où la surcharge numérique a tendance à reléguer l’acteur de cinéma d’action au second plan, laissant le spectacle prendre le devant de la scène – ce qu’a démontré une fois de plus Fast & Furious : Hobbs & Shaw cet été – Ang Lee choisit d’utiliser le numérique pour confronter l’acteur à son fantôme cinématographique. Le cinéaste fait ainsi remonter à la surface de l’image le Will Smith des débuts, celui de Bad Boys (1995), Men in Black (1997), Wild Wild West (1999) ou encore Ali (2001).

Mais Ang Lee ne tombe jamais dans le face à face cliché, car Junior – nom donné ironiquement à l’autre Will Smith – est humain avant tout. Du moins, il va devoir l’apprendre et l’accepter. Ainsi, le film préfère progressivement la rédemption à la confrontation. Gemini Man, c’est alors le cinéma d’aujourd’hui qui regarde celui d’hier, l’affronte et finit par accepter sa dette vis-à-vis de lui. Comme il est agréable d’assister à une poignée de main à une époque où tout semble désespérément conduire à la fracture.

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Photographies : Twentieth Century Fox France, Paramount Pictures France.

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