Les Misérables : à qui la faute ?

Critique de Les Misérables (20 Novembre 2019) de Ladj Ly

L’Etat est-il seul responsable de la situation des banlieues ?

Cette question fait état d’une crise sociale gravissime, pourtant méconnue, absolument ignorée par les « médias ». Une situation ultra-gênante pour son ultra-violence, le genre de situation qu’on évite d’évoquer à table ou dans un discours car, après tout, ce n’est pas de bon ton. Cette violence incommode, effarouche. Pourquoi ? Parce qu’elle se déroule en France. Parce qu’elle est la preuve irréfutable d’un conflit social majeur. On lui préfère une violence exotique, une violence au parfum d’ailleurs, qui permet un relativisme aussi rassurant que nauséabond, qui empeste le « ça pourrait être pire ! » ou le fameux « vous avez vu comment ça se passe là-bas ? ». Mais chut, il ne faut pas employer le terme de violence, encore moins de répression. Après tout, ça ne représente absolument pas la réalité.

Cette question ne pouvait qu’émerger de son épicentre: la banlieue. Elle ne pouvait exister sans le courage d’artistes authentiques, témoins de ce que les gens préfèrent ignorer. Dès lors, leur volonté d’exposer la situation des banlieues sous une lumière crue, dénuée de fantasmes, prenait la forme d’une lutte contre le déni.

A vif, 2017
Spectacle écrit par Kery James,
Avec Kery James et Yannik Landrein
Production Astérios Spectacles, coproduction Les Scènes du Jura

A la fin de l’année 2017, le rappeur Kery James posait ouvertement cette question lors de son premier pas vers le théâtre, A vif. Cette pièce met en scène deux avocats qui, pour l’examen du barreau, s’adonnent à un duel d’éloquence axé autour de cette question. Le personnage de Yannik Landrein accuse l’Etat des maux de la banlieue, tandis que celui de Kery James juge les citoyens seuls responsables de leur situation. Les deux avocats chargent tour à tour avec des arguments infaillibles, preuve à l’appui, et nourrissent cette joute verbale enflammée. Tant et si bien que le spectateur, effondré par tant de verve, est réduit à l’état de girouette, hochant la tête à chaque discours, supportant chaque camp en alternance, l’un après l’autre. La représentation se conclut sur une fin ouverte, exposant un problème figé, permettant à l’audience de prendre le recul nécessaire quant à cette situation.

En 2019, Kery James reconduit ce face à face dans un clip de rap en guise de teaser pour son film Netflix Banlieusards, avec un compétiteur judicieusement choisi, Orelsan, soit deux vécus aussi éloignés que complémentaires. Puis le film, délivré sur Netflix en fin d’année, porte à l’écran ce concours d’éloquence avec deux autres acteurs. A trois reprises et par trois biais artistiques, Kery James a mis en lumière la complexité de cette situation inextricable.


A qui la faute ?
Réal : Leila Sy
Auteurs : Kery James & Orelsan
Compositeurs : Fleetzy – Traxx – Lionel Fabert
2019 Suther Kane – 94 Side P. / Bendo Music

Banlieusards porte cette question sur le plan de la rhétorique, tout en mêlant ce face à face d’apprentis avocats à des scènes de banlieue, montrant le quotidien des frères du protagoniste. Pour Les Misérables, le jeune cinéaste Ladj Ly, issu du collectif Kourtrajmé et fort de son vécu à Montfermeil, a choisi un dispositif beaucoup plus immersif et viscéral tout en cerclant cette situation avec ténuité et subtilité. Sans plus attendre, critique du film qui, en 2019, aura bouleversé le président Emmanuel Macron (il ne reste plus qu’à lui avouer qu’il est inspiré de faits réels…).

Le bon, la brute et le truand se baladent à Montfermeil.

L’introduction du film a de quoi décontenancer. Après une magnifique scène d’ouverture où un groupe d’enfants de Montfermeil se rend à Paris Centre pour célébrer la victoire de la coupe du monde, le film nous introduit le trio principal. Trois flics de la brigade anti-criminalité lors d’une ronde en véhicule banalisé. Le héros, Stéphane (incarné par Damien Bonnard), entre dans le film par une porte narrative aux gonds usés: il est le petit nouveau, la bleusaille, doté d’un œil neuf, avec qui le spectateur découvrira Montfermeil. Il est choqué par ce qu’il voit quand cette tension semble devenue la norme pour ses deux collègues plus expérimentés. L’un d’eux, Chris (incarné par Alexis Manenti) tend à se désindivisualiser à grand coup de principes, codes d’honneur (et bottes crantées): il se targue d’être la loi, donc l’Etat, met un point d’honneur à ne jamais s’excuser ni reculer tout en s’autorisant le pire pour parvenir à ses fins. En d’autres termes, il se déresponsabilise sous le statut de force exécutive: il n’est « que » le bras armé de la justice.

De gauche à droite: Stéphane, Chris et Gwada

Très rapidement, on se doute que le conflit ne pourra qu’éclater entre le potentiel empathique de Stéphane, compréhensif et bienveillant, et la rudesse procédurière (ou ordurière) de Chris, de plus en plus mécanique. La tension monte.

Et elle monte lentement. C’est là toute la force du film. La clef de sa réussite réside dans sa gestion du rythme. Après une entrée en matière aux allures mythologiques où nous avons l’impression de rencontrer des allégories à chaque coin de rue, le film prend tout le temps de se distiller: dans une démarche héritée des dispositifs documentaires, le film se déploie dans les résidences, les décharges, les halls d’immeubles, et les marchés, jusqu’à s’immiscer dans l’intériorité des personnages, de mieux en mieux esquissés au fil des scènes. Ladj Ly réussit ce tour de force tout en évitant les poncifs du film de banlieue (notamment la bande-son rap et la prise de vue « reportage »…). Cette première moitié, sous ses airs d’enquête et de flânerie urbaine, est minutieusement découpée: tandis qu’on découvre progressivement les rouages animant Montfermeil, les clichés et les préjugés s’estompent. On ne peut pas mettre en scène une réalité aussi complexe et fourmillante avec des personnages-outils, figés dans leur propre rôle. C’est précisément ce lent crescendo qui confère à la seconde partie sa puissance et son efficacité sur le spectateur. Pour mieux nous faire entendre la détonation finale, Ladj Ly fait le choix de presser tout doucement la détente plutôt que d’abuser des coups de feu.

Olive et Tom

Puis, à l’instar du trio de policiers, le film franchit un point de non-retour, qui mène fatalement à une escalade de la violence. Un autre glissement est initié: la jeunesse, incarnée par Issa et Buzz, est au premier plan dans la résistance contre la répression policière.

On grandit bien trop vite en banlieue. Pour ces deux enfants, tout bascule le jour où Gwada (le coéquipier de Chris et Stéphane) tire au flashball sur le visage d’Issa lors d’une altercation entre les trois policiers et un groupe de jeunes, filmée par le drone de Buzz. Issa est défiguré et traumatisé par la police. Buzz détient la preuve en image de ce crime que certains appellent « bavure ». La France entière en est consciente depuis les manifestations des Gilets Jaunes, l’image est devenue une alliée primordiale contribuant à mettre en lumière les agissements de la police. Une véritable lutte des images se joue, entre ce que cachent et maquillent éhontément les grands groupes médiatiques, et ce que révèlent les vidéos vernaculaires des journalistes indépendants et des citoyens (ici, un enfant). Ladj Ly donne ouvertement une voix à la jeunesse qui porte en elle les outils de sa propre résistance.

L’impasse

Après avoir contenu toute cette haine et toutes ces injustices sous pression, la chape de plomb finit par céder. Le final, haletant, constitue une véritable explosion de colère. Le film atteint un pic de violence sans précédent et se termine sur cette apogée, précisément car aucune « résolution » n’est possible dans une telle situation.

L’une des critiques récurrentes à l’encontre du film attaquait cette fin ouverte, qui serait signe d’une absence de prise de position de la part du cinéaste. C’est tout le contraire qui se joue. Parce que la situation des banlieues est bien loin de se résoudre (avec pour seule initiative nationale un plan d’aménagement urbain), Les Misérables ne pouvait se clore sur un « The End ». En soi, filmer l’impasse, montrer cette impossibilité de faire un choix constituait très justement un choix. Nul ne peut prétendre y apporter LA solution à échelle individuelle, et une fin tranchée, au sort décidé, aurait cruellement manqué de discernement et de pudeur. Il ne s’agit pas de choisir un camp ou de sceller une histoire, mais bel et bien de poser une question, énoncer et détailler une problématique majeure, bien souvent ignorée, si ce n’est méprisée.

Ainsi, Kery James et Ladj Ly, en procédant très différemment, ont accompli la même démarche salvatrice: apporter la lumière sur l’irrésoluble, faire éclater la vérité dans l’espoir qu’un jour l’impasse soit dégagée.


Crédits photos: Copyright SRAB Films – Rectangle Productions – Lyly films

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