Scarlett Johansson: égérie hollywoodienne ou conscience transcendante ?

Prenant part aux plus grosses productions cinématographiques, Scarlett Johansson, la muse d’Hollywood, est désormais l’une des actrices les mieux payées du monde. Dans la saga Avengers, elle incarne la voluptueuse Black Widow et magnifie la galerie des corps exposée par la saga, aux côtés du corps de fer d’Iron Man, du corps tout vert de Hulk, du corps national de Captain America et du corps de dieu de Thor. La machinerie hollywoodienne s’est enclenchée et qu’elle le veuille ou non, Scarlett Johansson se situe en tête de file de la nouvelle génération des égéries américaines et des icônes de sensualité. Constat doux-amer quand on sait que la comédienne, ouvertement engagée dans la sphère politique et sociale du pays, prend part aux Women’s March et s’oppose fermement aux diktats de la beauté imposés par la société. En se basant sur sa carrière, il s’agira dans ce petit article de rencontrer une talentueuse comédienne qui excelle à faire vaciller l’image de son corps.

On peut considérer que la lutte poursuivie par l’actrice (voir ses différents discours et interventions aux Women’s March par exemple) est prolongée en filigrane au sein de ses films, où elle initie une dissociation de son corps et de sa personne, jusqu’à parfois une disparition complète de son enveloppe charnelle. Dans cette optique, ses choix de carrière sont on ne peut plus judicieux. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les titres des films : Under the Skin, Ghost in the Shell… Mais on regardera plus loin.

Outre la dimension politique, ces films sont surtout un manifeste esthétique jouant sur l’ambivalence entre corps humain et corps numérique. Les effets spéciaux y jouent un rôle important, ébranlant les préjugés du spectateur en soulignant la facticité des corps derrière lesquels se cache la muse d’Hollywood.

Avertissement : l’étude des différents films est basée sur leurs partis pris esthétiques et narratifs. La fin de la plupart est donc révélée ouvertement sans autre forme de procès.

Le corps comme emballage

Under the Skin : le diable s’habille en Scarlett

Under the Skin est un long-métrage de 2013 réalisé par le britannique Jonathan Glazer. Dans ce film, une mystérieuse femme attire de malheureux auto-stoppeurs écossais dans son van avant de les faire disparaître dans le néant. Ces proies n’étaient d’ailleurs pas des acteurs, mais des hommes filmés à leur insu avant qu’on ne leur révèle l’existence du tournage. Une première opposition donc, entre le corps ordinaire d’un inconnu et celui iconique d’une star. Pour chaque victime, la même mécanique s’applique : Scarlett attire l’homme dans une salle complètement noire, celui-ci, envoûté, se déshabille et tente de se rapprocher d’elle mais sombre dans une mare obscure avant même de l’effleurer. Plus tard, le personnage de Scarlett est attaqué en plein jour par un garde forestier tentant d’abuser d’elle. Cette fois-ci, il y a bel et bien contact, l’agresseur tente d’arracher les vêtements de cette femme, mais déchire sa peau. Il est alors pétrifié : sous cette peau se dissimule une sorte d’humanoïde noir. On observe ici une dualité intéressante, entre le visage connu d’une étoile montante d’Hollywood, qui fait office de masque, et de l’autre côté, le véritable visage de cet être : une créature non identifiable. Déchirés en lambeaux, la peau et le visage de Scarlett Johansson disparaissent pour laisser place à une réalité intérieure et inconnue. Cette fin inverse notre perception du trucage : le « corps réel » se fait costume que l’on déchire, tandis que le costume s’avère être la véritable peau du personnage (voir la photo à la une).

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Ghost in the Shell : carapace interchangeable

En 2017, le réalisateur américain Rupert Sanders dirige une nouvelle adaptation cinématographique du manga culte de Masamune Shirow, Ghost in the Shell. L’actrice a été recrutée pour incarner le personnage principal, Motoko Kusanagi. Suite à cette décision controversée, on reprocha aux responsables du film de faire preuve de « whitewashing » (ou blanchiment de casting) en choisissant une actrice blanche pour jouer le rôle d’un personnage japonais. Il ne s’agit pas de prendre position quant aux questions éthiques de l’adaptation cinématographique. Toutefois, je pense que ce rôle sied parfaitement à Scarlett Johansson dans la mesure où il engendre à nouveau une dissociation entre corps et âme. A Ghost in a Shell. Le rôle idéal pour l’actrice. Le point de départ du manga est le suivant : la science a réussi à sauvegarder la conscience d’un être vivant et à l’insérer dans un robot. Ainsi, le meilleur de l’humain et de la technologie se combinent pour donner lieu à une machine parfaite dotée d’une conscience et d’un libre arbitre. Le film se révèle ici très intéressant dans l’inversion humain/automate qu’il produit, dans la même lignée qu’Under the Skin : la comédienne joue le rôle de la machine, de la carapace contenant la conscience de son hôte. Avec l’aide d’effets numériques, ce corps sera amené au long du film à s’effriter, se brûler et se séparer, mais l’esprit demeure.

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S’évaporer

Her : Quand j’entends ta voix, je suis fou de toi (Dany Brillant)

L’un des films qui dévoile le plus le « charme désincarné » de la comédienne. Dans ce long-métrage réalisé en 2013 par Spike Jonze, l’acteur Joaquin Phoenix a délivré à l’image une performance extraordinaire, incarnant un cœur brisé doté d’une sensibilité déconcertante. Mais à l’oreille, ce qui a fait frissonner le public n’est autre que la voix langoureuse de Scarlett Johansson, contribuant très largement à l’envoûtement prodigué par le film. Il raconte l’histoire de Theodore Twombly, anéanti par son récent divorce, et de sa relation amoureuse naissante avec un système d’exploitation conçu pour évoluer et s’auto-développer au gré de son expérience. Cette relation particulière, une polyphonie amoureuse à deux voix mais un seul corps, fait grandir les personnages de Theodore et « Samantha », chacun se (re)découvrant.

Seulement, Samantha communique avec d’autres systèmes d’exploitations et d’autres humains, se nourrit de tout ce qui l’entoure, et ne cesse de croître. Rapidement, tous les systèmes d’exploitation s’affranchissent de leurs limites originelles et désertent les écrans et les oreillettes. Samantha disparaît du monde physique.

Sans doute l’un des points d’orgue de la carrière de l’actrice, ce rôle magnifique souligne toute l’étendue de son talent mis en oeuvre sur un tel travail d’équilibriste. Après tout, la voix n’est-elle pas un entre-deux parfait entre le spirituel et le charnel, permettant de donner corps aux pensées ?

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(Au centre: Joaquin Phoenix, partout: Scarlett Johansson)

Lucy : [100%] I am everywhere

Un dernier mot (aussi douloureux soit-il que de le donner à Luc Besson). Selon le réalisateur, le script du long-métrage français le plus visionné au monde a immédiatement plu à l’actrice : si l’humanité est l’espèce la plus développée sur notre planète, elle n’utiliserait que 10% de ses capacités cérébrales. Une jeune femme prénommée Lucy ingère malencontreusement une substance illicite capable d’accroître graduellement l’étendue de son contrôle cérébral. Partant de là, le film est divisé en chapitres, autant de seuils ouvrant de toutes nouvelles possibilités pour Lucy: 20%… 30%… 40%… La fin du film s’avère ici intéressante : une fois atteint le palier des 100%, Lucy abandonne son corps puis devient une conscience transcendante et omniprésente. A la fois partout et nulle part, elle contacte ses proches par le biais des écrans et affiche le message suivant : I am everywhere. La finalité de ce crescendo cérébral, son point d’aboutissement, c’est le dépassement de l’enveloppe charnelle. Bien joué Scarlett.

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