Dans un recoin de ce monde : l’ombre de la guerre

Critique de Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi, 2017

Le cinéma d’animation japonais ne cessera jamais de nous surprendre. Il suffit de penser à Your name qui avait réussi à conquérir un certain public fin 2016. Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi nous dévoile quinze ans de l’existence de Suzu, une jeune femme qui quitte Hiroshima pour vivre avec son mari à Kure, un port militaire voisin. On suit alors la vie que cette jeune mère de famille essaye de construire durant la Seconde Guerre Mondiale, dans un Japon bombardé sans relâche. Dans un recoin de ce monde est alors un film sur la guerre bouleversant qui n’est pas sans nous rappeler, à certains moments, Le tombeau des lucioles (1988).

Le film s’efforce de dépeindre le quotidien d’une famille japonaise durant la guerre, ce qu’il fait de manière remarquable. Ainsi, l’insistance ne se fait pas, comme on pourrait s’y attendre, sur les moments de bombardements, mais sur la manière dont Suzu essaye de poursuivre sa vie dans une société que la guerre ne cesse de contaminer. Le travail de recherche opéré au préalable par Katabuchi s’avère alors impressionnant. On prend ainsi de l’intérêt et un plaisir à observer la manière dont Suzu intègre sa nouvelle famille et adopte son rôle de maîtresse de maison, tant les détails qui nous sont donnés de son quotidien prolifèrent. A ce titre une séquence entière est consacrée aux repas que prépare Suzu avec le peu d’ingrédients qu’elle peut se procurer. En s’attardant sur des moments purement gestuels comme celui-ci, Katabuchi parvient à nous faire oublier l’ombre qui plane sur cette société japonaise, qui n’est autre que celle des conflits armés. C’est là que réside la force de ce film, la beauté du quotidien de cette famille dépassant dès lors les horreurs qui lui sont extérieures.

Le film n’en oublie pas pour autant de nous montrer la guerre, mais toujours par l’intermédiaire du personnage principal. Ainsi, la jeune femme est spectatrice des conflits, et se retrouve impuissante et dépassée face à leur immensité et leur gravité, remerciant régulièrement des soldats qu’elle croise dans les rues de Kure. Elle trouve tout de même un moyen de contribuer à l’effort de guerre, qui passera par les gestes qu’elle mène au quotidien. En effet, c’est en se donnant à coeur de construire une vie de famille qu’elle parviendra à faire oublier à son beau-père et son mari, qui travaillent tous les deux dans l’armée, la guerre à laquelle ils participent d’une manière plus frontale. Le geste devient alors un moyen de faire oublier la guerre à la fois au spectateur et aux hommes avec lesquels Suzu partage sa vie. Bien entendu, un drame finit forcément par arriver, mettant les conflits armés au premier plan du film. Mais le dévoiler ici n’aurait pas grand intérêt, d’autant plus que la séquence où il prend place constitue l’un des plus beaux moments du cinéma d’animation de ces dernières années.

Dans un recoin de ce monde puise également sa force dans le regard qu’il porte sur l’animation. Les dessins sont loin d’atteindre une prouesse esthétique comme ceux des films de Miyazaki, par exemple. On est davantage ici à mi-chemin entre la peinture traditionnelle japonaise et le dessin dans ce qu’il a de plus simple, on observe une accentuation des traits et des contours des formes. Le film, assez paradoxalement, n’en est alors que plus beau, la fragilité des dessins rejoignant celle de l’existence que tente de garder Suzu à Kure. C’est là que Katabuchi va poursuivre une réflexion sur la question du geste. En effet, le film ne cesse de croiser un traitement du geste au quotidien qui vise à atteindre un oubli de la guerre, et un autre geste qui est cette fois artistique. Il s’avère que Suzu dessine et peint dès qu’elle le peut. Des jeux d’ordre méta-cinématographique se mettent alors régulièrement en place entre les dessins de la jeune femme et l’animation même du film. On peut évoquer une magnifique séquence de bombardements de Kure, où Suzu se perd dans une contemplation des bombes tombant du ciel. Sa voix, en off, nous apprend qu’elle regrette de ne pas avoir son matériel de dessin sous la main. Dès lors l’image devient une projection mentale de ce qu’elle souhaiterait dessiner, la main de Suzu tenant un pinceau apparaissant à l’écran afin de rajouter des couleurs aux explosions des bombes, l’horreur faisant place, de façon remarquable et instantanée, à un véritable moment de poésie.

Dans un recoin de ce monde est un film de guerre poétique, une véritable fresque nous dévoilant les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale sur une famille japonaise, mais porteuse d’un message d’espoir. Il ne vise en aucun cas à émettre un quelconque jugement, il a au contraire le mérite de montrer que malgré une omniprésence de la violence, le bonheur et la poésie ont toujours leur place, et qu’il est nécessaire de continuer à vivre comme on l’a toujours fait. Dans un monde aujourd’hui ravagé par les conflits, un tel film est toujours salutaire.

Photo : Septième Factory.

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