Yelle ou le sens de la fête

Ça fait quinze ans que je te fais l’amour, tu me regardes toujours pas

Premier vers de « Je t’aime encore » de Yelle

Au hasard des pérégrinations musicales permises par le deuxième confinement de l’an passé, on a pu tomber sur un surprenant spectacle enregistré pour la chaîne YouTube d’Arte consacrée aux concerts. La chanteuse française Yelle, secondée par son fidèle compagnon GrandMarnier aux percussions et à la programmation et un percussionniste additionnel, y effectuaient un set très accompli. Jouant dans un décor remarquablement sobre, le trio avait soigné aussi bien le séquençage des morceaux que la mise en scène par le costume et la lumière. Il n’en fallait pas plus pour nous intéresser de nouveau à une figure régulièrement ignorée de la scène pop française actuelle, dont l’évocation ne fera peut-être remonter que de vagues souvenirs de l’époque où « Je veux te voir », la reprise d’« À cause des garçons » et le duo « Parle à ma main » avec Michaël Youn passaient en boucle sur MCM et NRJ.

Yelle – sorte d’acronyme féminisé de « You enjoy life » – est le pseudo choisi par la dénommée Julie Budet il y a une quinzaine d’années. C’est aussi par conséquent l’appellation du projet musical dont elle n’est pourtant pas la seule responsable. GrandMarnier – Jean-François Perrier de son vrai nom – est le principal compositeur des morceaux de Yelle, bien qu’ils soient régulièrement issus de collaborations, notamment avec le musicien et producteur électronique Tanguy Destable, alias Tepr. Budet s’occupe plus largement des textes, mais elle est surtout la dépositaire de la vision artistique du projet, en étant sa voix, son visage et son corps : celle qui lui donne vie. La musique de Yelle se distingue par son sens de l’accroche mélodique pop, sa multitude d’influences électroniques ultra-contemporaines et ses formules acérées et pleines d’humour. Le soin apporté à l’image, à travers les clips, mais aussi les artworks des différents albums et singles, permet par ailleurs de développer un véritable univers autour des chansons.

Les quatre albums que Yelle a publié à ce jour semblent tous émaner d’un esprit commun, bien qu’ils soient également marqués par les particularités des moments où ils ont été enregistrés. Pop-Up, sorti en 2007, contient les tubes déjà cités que sont « À cause des garçons » et « Je veux te voir », et sonne aujourd’hui comme un témoignage daté de la période electroclash, avec ses rythmiques répétitives, ses synthés agressifs et ses énergiques couplets parlés. Le disque garde un certain charme un peu désuet – « Je veux te voir » reste désopilante de vulgarité désobligeante et bénéficie d’une coda dance-punk irrésistible, l’interprétation de « À cause des garçons » annihile l’originale par l’efficacité de son arrangement et la présence vocale de Budet, et les morceaux plus mélodiques et posés comme « Les Femmes » et « Tu es beau » sont toujours agréables à l’écoute, en plus de briller par la malice de leurs paroles. Les influences de la French House à la Daft Punk sont déjà sensibles sur le progressif « Tristesse / Joie », tandis que la vision complexe des rapports amoureux et le sens de la fête de Budet commencent à se dessiner derrière le portrait amusé de la jeunesse et du monde de la nuit.

Avec Safari Disco Club, paru en 2011, Yelle, GrandMarnier et Tepr opèrent un changement d’approche étonnant et gagnent ainsi énormément en puissance artistique. Les chansons du disque sont remplies de mélodies acidulées et extrêmement accessibles, mais elles sont également savamment produites, multipliant les couches synthétiques pour accoucher d’une atmosphère tout bonnement merveilleuse. La voix de Budet est déjà largement autotunée, bien que les effets restent plutôt discrets. Cette approche résolument artificielle du chant pourrait décevoir si elle ne s’accordait pas aussi bien avec l’univers pop immersif et profondément harmonieux dans lequel elle s’inscrit. De plus, la personnalité radicalement joyeuse mais dénuée de naïveté de la chanteuse s’exprime largement dans les textes, à travers l’alter ego hyper-sexuée à l’assurance démentielle qu’elle incarne en « devenant » Yelle. Safari Disco Club est un disque particulièrement facile à s’approprier et à habiter, un généreux concentré d’electropop érudite qui ne souffre d’aucune fausse note, de sa chanson-titre à l’intensité tribale jusqu’à « S’éteint le soleil », final doux-amer en forme d’hymne pour la fin du monde.

En 2014, pour son troisième album Complètement fou, Yelle s’adjoint les services de Lukasz Gottwald, mieux connu sous le nom de Dr. Luke, et de son équipe de producteurs employés pour le label Kemosabe. L’influence de Gottwald, véritable « usine à tubes » au savoir-faire parfaitement rationnalisé – tombé depuis en disgrâce après les graves accusations de la chanteuse Kesha –, se fait sentir dans la mesure où la composition et les structures des morceaux se sont encore affinées. Une chanson comme « Florence en Italie » trouve ainsi un équilibre rare entre raffinement esthétique et simplicité mélodique apparente. Autant dans le choix des sonorités de synthétiseurs que dans la finesse de l’utilisation de l’autotune, Complètement fou fait figure de nouvel accomplissement du pur point de vue musical, mais peut aussi manquer d’aspérité. Le disque ne perd pas pour autant de vue la folie douce habituelle associée à Yelle, comme l’indiquent la drôlerie incongrue de « Ba$$in » – qui pourrait bien être le morceau-test ultime pour déterminer si l’on peut entrer ou non dans l’univers du projet – ou la subversion frontale de « Jeune fille garnement ». Certains titres osent même une forme de mélancolie subtile, même lorsque Budet évoque, avec sa crudité habituelle, la sexualité sur « Nuit de baise I » et « Bouquet final ».

C’est dans ce même registre plus sérieux et pesant que s’inscrit L’Ère du verseau, le quatrième album de Yelle paru il y a maintenant un an. Ce disque suit la plus longue période d’absence du projet – bien que plusieurs singles soient parus entretemps dont le redoutable « Romeo » – et il marque également la plus grande évolution stylistique d’un album à l’autre. Notamment inspiré par l’avènement de l’hyperpop – comment ne pas penser aux productions de la regrettée SOPHIE face aux percussions métalliques du délicieusement absurde « Karaté » ? –, cet album très ramassé fait la part belle aux expérimentations sonores. Chaque morceau offre son lot de passages instrumentaux à la fois denses et dansants, tout en ne lésinant pas sur les accroches vocales mémorables. Les textes sont par ailleurs plus ambigus et moins focalisés sur une idée directrice que sur les disques précédents. Le premier single « Je t’aime encore » est même l’occasion d’un bilan de la relation entre Yelle et le public français, auprès duquel le projet ne semble toujours pas avoir acquis l’aura méritée.

Pour célébrer la réussite de ce disque reçu très favorablement, Yelle devait partir rapidement en tournée. Malheureusement, les conditions sanitaires ont imposé le report des dates prévues, et ce n’est qu’en cette rentrée 2021 que le projet a retrouvé la scène – après quelques concerts d’échauffements en festival cet été tout de même. Nous avons pu assister au concert qui s’est déroulé ce samedi 11 septembre au Transbordeur de Villeurbanne, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le moment fut émouvant. Impeccablement rodé sur la base du concert filmé pour Arte de l’an passé, Yelle a offert un spectacle d’une exemplaire limpidité : aucune projection, aucun effet lumineux trop agressif, un décor minimal, avec deux kits de percussions de chaque côté de la scène et une estrade au milieu pour celle qui incarne l’esprit Yelle. De son apparition le visage masqué, et le corps recouvert d’un long trench-coat, à sa réintroduction en justaucorps noir pailleté au milieu de la performance, Julie Budet était plus que jamais au centre des attentions. Sa prestance scénique est aujourd’hui celle d’une pop star, parfaitement assurée et qui n’a pas besoin d’épuiser son énergie pour emporter l’adhésion de l’audience. Simplement elle ne s’adresse pas aux masses mais à son cercle de fans, plus restreint mais fidèle.

Le concert proposé par la chaîne Arte Concert, qui est disponible jusqu’au 13 novembre prochain

Sans surprises, la prestation a débuté avec « Emancipense », morceau d’ouverture puissant en forme de mission statement de L’Ère du verseau. Le trio a ensuite dégaîné la house mesquine de « Jeune fille garnement » et l’ode au désir vorace qu’est « J’veux un chien », dont le remarquable crescendo synthétique se révéla d’une intensité démentielle sur scène. Passé le diptyque redoutable de « Ba$$in » et « Karaté », Yelle proposa une version particulièrement émouvante de « Je t’aime encore » face à un public d’une rare vivacité, prêt à exprimer à son tour cet amour si spécial. Parmi les autres moments marquants de la soirée, on pourra citer une interprétation galvanisante de « Romeo », le miracle toujours inexplicable qu’est le merveilleux « Vue d’en face » ou la fièvre qui a saisi l’audience lorsque « Noir », le dernier single de L’Ère du verseau, retentit. Le set touchait à sa fin avec l’enchaînement sans pause de l’ego trip ludique « Complètement fou » et du plus mélancolique « J’ai bu », morceau de choix de Safari Disco Club dont la composition absolument sublime s’accorde parfaitement avec l’atmosphère de L’Ère du verseau. Cependant, avant de quitter la scène, Yelle délivra une dernière chanson inattendue, « Que veux-tu », single majeur de Safari Disco Club, dont l’esprit doucement ironique rappelant une certaine pop française des années 80 est toujours aussi efficace. Le rappel fut très court, mais on pouvait s’y attendre : la déchirante « Un million » fait ainsi figure de conclusion parfaite après un set aussi intense, concentré de tubes au sens noble du terme.

On pourrait reprocher à Yelle une artificialité toujours plus affirmée. Sur scène, malgré les percussions live, la plupart des couches instrumentales des morceaux sont simplement programmées et diffusées. Ce choix peut donner l’impression qu’on nous passe simplement des titres au lieu de les faire renaître « pour de vrai ». C’est sans compter sur la chaleur humaine et la sincérité à toute épreuve de Julie Budet, plus que jamais sensuelle et généreuse dans son rôle de Yelle, et l’admirable force des chansons. C’est tout de même rare de vivre un concert, même aussi court, qui ne connaisse aucune baisse de rythme ou d’émotion. La relation symbiotique entre Yelle et son public est assez incroyable à constater et ces retrouvailles tant attendues semblent jusqu’ici dépasser toutes leurs promesses, prenant la forme d’une véritable communion pop. On ne peut alors que se sentir ému et redevable face à la joie pure que le trio nous a offert sur scène. On aimerait simplement que la force et la flamboyance d’un projet comme Yelle soient plus largement reconnues, et qu’elles inspirent une nouvelle génération d’artistes pop francophones, dénués de préjugés et de limites esthétiques, mais tenus par la même exigence d’une expression juste et sincère.

Crédits pochettes : Pop-Up – Source et cætera ; Safari Disco Club et L’Ère du verseau – Recreation Center ; Complètement fou – Kemosabe Records

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